Climat : la Banque mondiale veut « réorienter drastiquement » le système agroalimentaire mondial

Banque mondiale système agroalimentaire
 

Le nouveau président de la Banque mondiale, Ajay Banga, avait annoncé en mai dernier que les fonds de l’institution seraient presque majoritairement (45 %) utilisés pour la lutte contre le changement climatique. Son tout dernier rapport le confirme. Sur près de 250 pages, « Recette pour un monde vivable » confesse que « le système alimentaire mondial doit être réparé parce qu’il rend la planète malade », avec ses productions de gaz à effet de serre : il faut le « réorienter drastiquement » parce que « sa forme actuelle pousse la planète au-delà de ses limites opérationnelles ». La faute aux pays riches qui mangent trop de viande… mais pas seulement.

S’il est une saine écologie à poursuivre et à protéger, l’idéologie écologiste qui consiste à dire que l’homme doit désespérément réduire son empreinte carbone pour sauver la planète, en dépit du climat, pose de plus en question sur les fameux principes de souveraineté et de sécurité alimentaires. Poursuivis par des contraintes faramineuses qui les empêchent sur leur propre sol, en même temps qu’une mondialisation qui leur impose la concurrence du mouton de Nouvelle-Zélande ou de la cerise turque bourrée d’intrants chimiques, les agriculteurs ne savent plus où donner de la tête.

 

Changer le mode de production des aliments à l’échelle mondiale

« Nous ne disons pas de réduire le soutien public à l’agriculture », a déclaré Bill Sutton, l’un des principaux auteurs du rapport, dans une interview : « Nous disons de l’utiliser de manière plus efficace qui contribue réellement à une alimentation plus saine et à une planète plus saine. » Mais l’affaire n’est évidemment pas si simple… Ce qui est présenté comme le « premier cadre stratégique mondial complet » pour atténuer les contributions des systèmes alimentaires et agricoles au changement climatique, cumule les zones d’ombre.

D’abord, pourquoi ce secteur en ligne de mire de l’agenda climatique ? Parce qu’il représente un tiers des émissions de « gaz à effet de serre » au niveau mondial, soit « plus que l’ensemble des émissions mondiales de chauffage et d’électricité », et ne reçoit en proportion que 2,4 % des montants engagés par la Banque Mondiale. « Tant qu’il a pu, le monde a évité de s’attaquer aux émissions agro-alimentaires, en raison de leur étendue et complexité » (la Banque mondiale n’a toujours pas investi dans un bon traducteur humain).

Pour atteindre la neutralité carbone du secteur à l’horizon 2050, il faudrait multiplier par dix-huit les investissements annuels pour le climat dans le domaine agricole et alimentaire, pour atteindre 260 milliards de dollars.

Donner davantage au secteur pour l’aider à opérer cette transition ? Et bien même pas ! Car « le double de cette somme est dépensé chaque année en subventions agricoles, dont beaucoup nuisent à l’environnement ». Il faut donc plutôt « réorienter », maître-mot, pour que ces dépenses soient justifiées et efficaces (ou du moins jugées comme telles). Et pas d’inquiétude, les bénéfices générés, à tout niveau, seront bien supérieurs aux coûts engagés, nous rassure la Banque mondiale…

 

Un nouveau système agroalimentaire qui produise moins de viande et la répartisse mieux

Facile à dire… Quant à la façon d’opérer, le rapport préconise une approche différente selon le niveau de revenu du pays : pays à revenu élevé (HIC), intermédiaire (PRI) et faible (LIC).

Même si les HIC sont loin d’être les plus grands contributeurs aux émissions mondiales du système agro-alimentaire, les émissions par personne y sont les plus élevées (ce qui semble logique vu la dynamique démographique de l’Occident). Pour eux, l’objectif sera de réduire leur consommation de viande !

Selon un récent rapport de L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’élevage représente à lui seul au niveau mondial 12 % des émissions humaines de gaz à effet de serre, un chiffre qui devient beaucoup plus élevé dans les pays riches. Il faut donc « réorienter », à savoir déplacer les subventions du secteur de l’élevage vers des aliments à faibles émissions comme la volaille, les fruits et les légumes. Ainsi la hausse du coût de revient rendrait les options à faibles émissions plus compétitives, tandis que les produits carnés mais aussi laitiers seraient 20 à 60 % plus chers …

Les PRI génèrent, eux, le plus d’émissions agro-alimentaires, représentant 67,8 % du total des émissions agroalimentaires mondiales, et enregistrent la plus forte augmentation absolue entre 1990 et 2020. Parmi eux, principalement : la Chine, le Brésil, l’Inde, l’Indonésie, la Russie, le Pakistan et l’Argentine. Un développement croissant lié à un grossissement des populations engendre chez eux déforestation et production accrues, avec des pratiques pas ou peu écologiques (ils utilisent 80 % des engrais mondiaux). Chaque pays doit œuvrer en fonction de ses ressources naturelles.

 

Le climat, éternel levier des perspectives mondialistes de la Banque mondiale

La question reste toujours la même, bien que la Banque mondiale soit persuadée d’avoir en main une baguette magique. Qui va devoir s’adapter, qui va devoir payer ? Une étude de la Food and Land Use Coalition (FOLU), parue fin mars, pointe une affectation systématique des paysans, en particulier des petites coopératives, des petites structures. Et l’affaire ne date pas d’hier, Pauline Mille dénonçait dans nos pages le chant du cygne de la gent paysanne. Mais les derniers sursauts sont de plus en plus tristes.

Les agriculteurs néerlandais ont repris le flambeau de la lutte ouverte il y a deux ans, quand leur gouvernement avait brutalement décidé de réduire de 30 % le cheptel des éleveurs et de supprimer 3.000 fermes afin de baisser de 50 %, d’ici à 2030, les émissions de gaz à effet de serre venant de l’agriculture… Ils avaient été les premiers à ses soulever en Europe. Et d’autres les avaient suivis, en France, en Allemagne, en Belgique, en Pologne, en Espagne, en Roumanie…

Aujourd’hui, noyés dans la bureaucratie administrative, tant de raisons les font monter au front, du Pacte vert européen à la Politique Agricole Commune (PAC) ou encore la politique commerciale comme la future alliance économique du Mercosur, traité conclu mais non encore ratifié qui les fera se confronter à des produits défiant toute concurrence car dispensés des mêmes normes qu’eux…

Jeudi 2 mai, la présidente de la Coordination rurale, Véronique Le Floc’h, a déclaré sur FranceInfo : « C’est cette mondialisation, cette non-protection de l’agriculture, qui fait qu’aujourd’hui, nous sommes dans une impasse. » Le mot « mondialisme » eut été plus adéquat, en ce qu’il recouvre à la fois cette mondialisation à outrance et cet écologisme idéologique de mauvais aloi qui veut niveler de manière drastique. La sécurité alimentaire sera avant tout celle de la Banque mondiale.

 

Clémentine Jallais