Disparition de cinq éditeurs trop téméraires à Hong-Kong… la Chine est accusée

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Dimanche 3 janvier, des manifestations ont eu lieu devant la représentation chinoise à Hong Kong pour protester contre ces disparitions.

 
Ils sont cinq dirigeants ou employés de la même maison d’édition, à Hong-Kong – une maison spécialisée dans les scandales politico-sexo-financiers du gouvernement de Pékin. Et ils ont disparu les uns après les autres, en trois mois. Dans cette ville au ton libre, au statut particulier dans la République de Chine en raison de sa rétrocession récente par l’Empire britannique (1997), c’est un coup de semonce. Et une crainte qui monte, qui monte…
 
Apeurées, les librairies ôtent déjà de leurs rayons les ouvrages sujets à controverse.
 

Des éditeurs qui s’envolent

 
La petite librairie de quartier « Causeway Bay Books », propriété de la maison d’édition « Mighty Current » est désormais fermée. Trois de ses employés ont disparu alors qu’il se trouvaient dans le sud de la Chine, en octobre. L’éditeur et fondateur de la maison, Gui Minhai, a été vu pour la dernière fois en Thaïlande, en novembre. Et l’éditeur Lee Bo, l’un des actionnaires principaux, vient de se volatiliser le 30 décembre, alors qu’il était chez lui à Hong-Kong.
 
Si le pouvoir chinois est bien derrière ces enlèvements, c’est la première fois qu’il ose opérer directement sur le sol hongkongais.
 
Certes, il y a eu cette lettre de Lee Bo, télécopiée à sa femme, quelques jours après sa disparition. Où il lui explique que tout va bien, qu’il s’est rendu en Chine « de son plein gré, pour coopérer avec les parties concernées »… Mais « coopération » rime surtout là-bas avec « détention ». L’homme n’avait même pas sur lui ses papiers pour voyager – il ne se rendait plus en Chine continentale pour des raisons de sécurité. Et il ne manque pas de préciser à sa femme : « s’il te plaît, ne t’occupe pas de la librairie » : en d’autres termes, ne la rouvre pas.
 
Pas de liberté pour les… amis de la liberté
 
Pourquoi « Mighty Current » ? La maison d’édition s’était spécialisée dans les potins à scandales du pouvoir chinois, politiques, financiers, mais aussi privés et sexuels. Des livres au ton affranchi qui n’auraient jamais été autorisés sur le sol chinois et qui, de fait, attiraient une clientèle notable de touristes continentaux, en plus de hongkongais.
 
Les anciens cadres du Parti, souvent d’ailleurs condamnés pour corruption, y sont pris pour cibles. Mais aussi, plus dangereux, les politiques encore aux commandes. Et la maison était justement sur le point de publier un ouvrage sur la vie amoureuse passée du président Xi Jinping… brossant le portrait détaillé d’une ancienne maîtresse. Des proches l’affirment : « Avertissement leur avait été donné de ne pas publier ce livre. Il n’a pas été encore imprimé, mais il y est sûrement pour quelque chose ».
 

Hong-Kong craint pour sa relative autonomie

 
Ne faites pas d’« accusations infondées » sur cette affaire, Lee Bo est « d’abord et avant tout un citoyen chinois », a déclaré le ministre chinois des Affaires étrangères… Une déclaration à double tranchant.
 
L’affaire est lourde de symbole. En effet, si Hong-Kong fait officiellement partie de la Chine, elle fait partie des deux régions administratives spéciales de la République populaire, possédant de par son ancien statut de colonie britannique (rétrocédée à la chine en 1997 seulement), une riche économie et une liberté de parole inégalée. Elle peut encore conserver son système légal, sa monnaie, son système politique et son autonomie médiatique jusqu’à au moins 2047, soit 50 ans après le transfert de la souveraineté, suivant la promesse faite aux Anglais.
 
Mais il semblerait que le pouvoir chinois veuille aller plus vite que la musique…
 
C’est « de la terreur blanche. Personne ne sait jusqu’où ça ira », clame un éditeur de livres interdits en Chine. Pour les députés prodémocratie comme pour les défenseurs des droits de l’Homme ou les habitants, Pékin outrepasse ses droits : les services de sécurité chinois n’ont pas le droit d’intervenir sur leur sol. Mais il y a la théorie et la pratique… qui diffèrent drôlement sous un régime communiste.
 
Qui pouvait même croire à sa parole officielle ?! Déjà, en 2014, le gouvernement avait tenté d’imposer de nouvelles lois électorales pour favoriser les pro-Pékin. L’indépendance politique et les libertés civiles s’émoussent, rongées par le totalitarisme envahissant. Rien qu’en décembre, le géant de l’Internet chinois Alibaba a acheté le journal de langue anglaise le plus influent de Hong-Kong, le South China Morning Post. Motivation principale : lutter contre le portrait « négatif » fait de la Chine dans la presse occidentale de hongkongaise…
 

Disparition du communiste en Chine ?

 
La Chine est loin d’être Charlie… Alors, en Europe, on s’inquiète à grands cris, d’autant que deux des disparus ont aussi des nationalités suédoise et britannique. L’Union européenne a appelé à une enquête.
 
Mais, comme dans le cas de la correspondante française de l’Obs à Pékin, Ursula Gauthier, qui a été expulsée manu militari fin décembre, les gouvernements européens ne pourront rien faire d’autre que de s’accrocher piteusement à leur pauvre étendard droit de l’hommiste, en jouant les indignés…
Tandis qu’à Hong-Kong, la démonstration de force fait son œuvre : les libraires ont commencé à retirer de leurs étalages les livres interdits par Pékin, les ouvrages politiques controversés. Comme dit l’un d’entre eux : « Nous avons besoin de ces livres qui sont une source d’inspiration pour ceux qui n’ont pas la chance d’être informés. Mais si quelqu’un me dit un jour que ma sécurité personnelle est en jeu, je n’aurai pas d’autre choix que d’arrêter ».
 
N’oublions pas que Hong-Kong, de par son passé d’ancienne colonie européenne, c’est aussi 11.6 % de chrétiens contre 2,4 % en Chine continentale – Pékin y aura aussi sûrement quelque chose à redire.
 

Clémentine Jallais