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Drogue : pour 2019, le NHS veut utiliser la kétamine pour soigner la dépression

Drogue Ketamine depression
 
Aucun pays, jusque-là, n’autorisait la kétamine dans le traitement de la dépression. Mais le Royaume-Uni pourrait bien changer la donne, car les scientifiques sont stupéfaits des résultats des tests : le National Health Service (NHS) compterait autoriser d’ici dix-huit mois ce puissant hallucinogène souvent utilisé en anesthésie. Ce serait le premier nouveau médicament, depuis 35 ans, pour la dépression, un mal qui touche une personne sur cinq au cours de sa vie, selon le Royal College of Psychiatrists et qui ne bénéficie que de traitements chimiques peu efficaces.
 
Pour son (meilleur) monde, Huxley avait imaginé des pilules de « soma », la drogue des condamnés au bonheur. Le monde moderne réel, dans une société qui s’écroule, veut aussi les siennes.
 

« Le développement de la psychopharmacologie le plus excitant depuis 50 ans »

 
Les trois essais cliniques britanniques, toujours en cours, ont en effet révélé que la kétamine était jusqu’à dix fois plus efficace que les médicaments actuels chez les personnes souffrant de dépression résistante aux traitements. « Les essais finals de phase III sur 802 patients ont montré des taux de rémission de 47 %, contre 4 % pour les antidépresseurs actuels » nous dit le Telegraph. Des résultats semblables à ceux de plusieurs études américaines, mais aussi européennes sur les vingt dernières années.
 
Le laboratoire pharmaceutique Janssen qui a développé et testé un spray nasal d’eskétamine – une partie de la molécule de kétamine – a soumis ce mois-ci une demande à l’Agence européenne des médicaments. En cas de succès, il pourrait être disponible au début de 2020.
 
La kétamine se révèle, par son mode d’action, un puissant antidouleur et une solution inédite de traitement rapide des symptômes de dépression sévère incluant des pensées suicidaires. Elle serait aussi bénéfique sur des troubles tels que le trouble anxieux général, la phobie sociale, l’anorexie mentale, le trouble de la personnalité limite, la toxicomanie, les TOC etc… Pour Rupert McShane, un psychiatre consultant qui a dirigé des essais, ce peut être « le développement le plus excitant de la psychopharmacologie depuis 50 ans ».
 

La kétamine est une drogue

 
Pourquoi, donc, avoir attendu tout ce temps ? Parce que la kétamine est un hallucinogène dissociatif, un psychotrope, classé comme stupéfiant en France, par exemple, depuis 1997. Ce perturbateur du système nerveux central a un puissant effet hallucinatoire recherché par les toxicomanes chez qui il est largement répandu depuis les années 1970.
 
Consommée en discothèque comme dans les rave-parties, elle a le mérite de ne pas valoir le prix de la cocaïne, et peut être sniffée autant qu’injectée ou encore diluée – elle a été impliquée dans plusieurs affaires de viols. Les effets indésirables sont nombreux et les risques d’overdose importants. Et son usage, à plus ou moins long terme, en tant que drogue provoque un haut degré de dépendance psychique.
 
Évidemment, l’usage médical évincera ces mauvais à-côtés… nous dit-on. Mais ce recours à une énième drogue pour pallier au vide, à la dépression constitutive de nos contemporains, mieux, cette satisfaction extraordinaire d’avoir trouvé de quoi mettre un voile supplémentaire (et factice) sur l’effondrement psychique ambiant est par trop significatif.
 

Étouffer la dépression, un coût social et financier considérable

 
Certes, la dépression est le mal du siècle – les chiffres augmentent, année par année. En France, selon une étude du Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) publiée aujourd’hui même, elle a encore progressé en France entre 2010 et 2017, en particulier chez les femmes, les chômeurs, les étudiants, les personnes à faibles revenus et les moins de 45 ans. Et cette situation a bien évidemment un coût : le Telegraph évoquait pour le Royaume-Uni un coût total de la dépression, pour le NHS, de 7,5 milliards de £…
 
Mais à jouer avec les drogues, on court des risques certains. Comment ne pas penser à l’épidémie de la dépendance aux opioïdes qui sévit sur le territoire américain et qui compte à son passif des dizaines de milliers de morts ? L’abus et la dépendance aux antidouleurs est une crise sanitaire majeure, dont la France ne sort pas non plus indemne. Le Monde titrait dans son édition d’hier que l’addiction aux opiacés était devenue aussi, ici, la première cause de mort par overdose (plus de 500 décès chaque année).
 
Et pourtant, la Food and Drug Administration, en personne, vient de lancer une procédure d’étude accélérée afin de rendre plus rapidement disponible la kétamine aux États-Unis, malgré les zones d’ombre persistantes. Les effets à long termes ne sont pas vraiment connus et l’action de la molécule n’a qu’un effet temporaire. Va-t-il falloir se droguer tous les jours…. ?
 

Une énième pilule bleue ?

 
Trouver une pilule miracle qui fasse oublier aux gens leurs familles explosées, leur travail arraché, leurs conditions de vie difficiles, leur propre société rendue parfois dangereuse et inhospitalière… Une pilule qui les contraigne avec succès au bonheur direct, ou au moins à l’oubli immédiat, sans les dommages collatéraux d’une dépendance malvenue ou d’un usage en dehors des sentiers battus. Quelle économie pour l’État, quel contrôle inespéré il peut en ressortir et quelle paix, même si provoquée…
 
Huxley n’avait pas rêvé mieux. L’usage des drogues fait partie du monde de l’écrivain britannique. A la pilule bleue de sa dystopie Le Meilleur des Mondes, le « soma », répond la « moshka », la drogue hallucinogène contre la dépression de son utopie Île.
 
Tout devient tellement plus facile – et les gens sont contents.
 
Clémentine Jallais