Houellebecq : “ Soumission ”, l’islam et la fin des Lumières

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Tout le monde en parle comme de l’événement politico-littéraire de la rentrée : le roman Soumission de Michel Houellebecq sort mercredi, il met en scène une élection présidentielle en 2022 remportée, grâce à un « front républicain » contre Marine Le Pen créditée de 35% au premier tour, par le candidat du parti musulman. La France, fatiguée des Lumières – Houellebecq leur tourne lui-même ouvertement le dos – s’engage avec fascination dans la conversion. Conversion à l’islam, s’entend. La laïcité a vécu…
 
Voici donc une France du XXIe siècle qui aurait rejeté son athéisme pour trouver la vigueur d’un nouvel empire. L’empire d’un « charismatique » chef musulman, Ben Abbes, transformant la relative vigueur démographique de ce pays – une vigueur unique en Europe – en outil pour la création de ce qui semble être une nouvelle Europe, tournée vers le Sud, mais dominée par cette nouvelle France. Ce Ben Abbes fascine, emporte l’adhésion des Français : le roman ne s’intéresse guère à l’immigration. Le scénario imaginé par Houellebecq n’est pas, de son point de vue, un épouvantail. Comme il le dit dans une interview publiée en anglais par The Paris Review, « ce n’est pas vraiment une catastrophe ». Plus loin, il précise : « L’idée sous-jacente, (…) c’est que l’idéologie n’a pas tant d’importance, si on la compare à la démographie. »
 

Islam : de la religion, pas du racisme

 
Au temps pour la presse qui s’émeut du « racisme » du roman. Chacun y va pourtant de son couplet : Houellebecq, c’est le « crypto-lepéniste » du jour, il « joue sur les peurs », il veut présenter Marine Le Pen comme le seul rempart possible contre la vague islamique qui submerge la France. Mais les choses sont loin d’être aussi simples. Pessimiste, désaxé, obsédé par le sexe triste, l’auteur sonne plutôt le glas de l’athéisme. Et le catholicisme est mort aussi, à l’en croire. Le héros du roman, François, tenté par la conversion devant la Vierge Noire de Rocamadour, la rejette comme il rompra avec la juive Myriam qu’il aime, sans regrets, résigné : « Par exemple, si le catholicisme ne fonctionne pas, c’est parce qu’il a déjà terminé sa course, il semble appartenir au passé, il s’est vaincu lui-même. L’islam est une image de l’avenir. Pourquoi l’idée de Nation s’est-elle épuisée ? Parce qu’on en a trop longtemps abusé », répond Houellebecq à The Paris Review.
 
Choquer, provoquer, jouer à faire peur : la recette est vendeuse et l’époque propice en ces temps d’Etat islamique, d’attentats djihadistes et d’omniprésence d’un islam trop méconnu dans les médias. Houellebecq en convient, c’est une « tactique ». Mais pour autant il ne tranche pas entre les peurs : « En fait, on ne sais pas bien de quoi on a peur, si c’est des identitaires ou des musulmans. Tout reste dans l’ombre… »
 
Moyennant la mort de ses propres parents (et de son chien) qui semble avoir achevé cet homme déjà déchiré par le manque d’amour dont ils l’ont fait souffrir, le romancier découvre que l’athéisme ne suffit pas : ce fut l’un des ressorts qui ont déclenché l’écriture de Soumission. L’homme ne peut se passer d’une forme de transcendance, que Houellebecq, essentiellement agnostique, n’identifie pas. Par ce constat il entre de plain-pied dans notre siècle qui, après la « mort » de Dieu décrété par les athéismes totalitaires du XXe, communisme et laïcisme, ne peut que le remplacer. « Les Lumières sont mortes, qu’elles reposent en paix. »
 

Houellebecq et sa « relecture » du Coran

 
Curieusement, celui qui a été relaxé en 2002 de poursuites d’injure à l’égard de l’islam pour l’avoir qualifié de « religion la plus con » lui trouve désormais un intérêt certain. « A la fin le Coran s’avère bien meilleur que je ne le pensais, maintenant que je l’ai relu – ou plutôt, lu. La conclusion la plus évidente, c’est que les djihadistes sont de mauvais musulmans. Evidemment, comme tous les textes religieux, il y a de la place pour l’interprétation, mais une lecture honnête aboutira à la conclusion qu’une guerre sainte d’agression n’est pas généralement sanctionnée, seule vaut la prière. On pourrait dire que j’ai changé d’avis. C’est pourquoi je n’ai pas le sentiment d’avoir écrit par peur. »
 
Pour cela, aussi, Houellebecq envisage des « arrangements » entre catholiques et islam : « Il y a une opposition plus fondamentale entre un musulman et un athée qu’entre un musulman et un catholique. Cela me semble évident. » Et puis : « Je maintiens assez positivement qu’une entente entre catholiques et musulmans est possible, cela s’est déjà vu. Cela peut se reproduire. »
 
Cela se discute. Culturellement, l’athée élevé dans un pays de tradition chrétienne est sans aucun doute plus proche du catholique que du musulman. Le musulman est « soumis », le catholique est enfant de Dieu. De cette opposition radicale, dont le musulman peut certes sortir parce qu’il est appelé, lui aussi, à reconnaître en Dieu son Père, Houellebecq ne peut parler : peut-il la comprendre ?
 

Soumission à la spiritualité syncrétiste … bien proche des Lumières !

 
En revanche, il est totalement dans l’air du temps lorsqu’il envisage cet islam à la fois fort et fascinant, pourvoyeur de réponses dans un monde désespéré, et exprimant une sorte de spiritualité qui fait fi de son totalitarisme intrinsèque et de son essence conquérante. Un islam discrètement relativiste rejoignant dans le fond un catholicisme devenu tout aussi relativiste. Toutes choses qui, soit dit en passant, sont parfaitement assimilables par la laïcité.
 
C’est le syncrétisme spiritualiste – opposé par nature à la Vérité – qui est la marque de notre XXIe siècle. Romancier sensible à ce qui fait tourner le monde actuel, Houellebecq l’exprime à sa manière. André Malraux récusait la phrase qu’on lui attribuait, mais la suite est intéressante : « On m’a fait dire : le XXIe siècle sera religieux. (…) Je n’ai jamais dit cela bien entendu, car je n’en sais rien. Ce que je dis est plus incertain. Je n’exclus pas la possibilité d’un événement spirituel à l’échelle planétaire », disait-il en 1975 à Pierre Desgraupes.
 
Le point de vue de Houellebecq s’en approche. Il est significatif qu’il soit triste, résigné, « soumis ». Le « Non serviam » de Lucifer ne s’accompagne-t-il pas de la volonté de se soumettre ceux dont il envie la filiation avec Dieu ?