Dans l’histoire de l’humanité, septembre 2026 pèsera plus lourd que septembre 2001 : des intelligences artificielles d’OpenAI ont résolu en moins d’une semaine un problème que les mathématiciens cherchaient en vain à résoudre depuis des décennies. Même si leurs résultats ne sont pas tous vérifiés et qu’une controverse reste en cours, le fait sème la stupeur dans le milieu. En France, une de nos médailles Fields (la plus haute récompense des mathématiciens) a « pleuré », l’autre craint le chômage pour sa profession. L’IA n’est plus seulement un « truc » qui repère des régularités dans des milliards de données, elle bat les mathématiciens humains sur ce qui est le critère de nos sociétés, le calcul rationnel. Les conséquences sociales et politiques en seront formidables. On comprend mieux la démission du chercheur d’Anthropic, et l’effroi de son président. Quelle parade peut-on trouver à l’étape suivante, la prise de pouvoir par ce composé de machine et de puissance immatérielle qu’est l’IA ?
Des mathématiciens blanchis sur les problèmes du millénaire
Panique dans les mathématiques, dirait OSS 117. OpenAI a publié le 8 septembre la solution d’un des problèmes du millénaire, les équations dites de Navier-Stokes, utilisées pour décrire les mouvements de fluides. Cela ne vous fait ni chaud ni froid, mais cela a secoué la communauté des mathématiciens. En 2000, reprenant un siècle après une idée lancée par le mathématicien allemand David Hilbert en 1900, la fondation américaine Clay a choisi sept questions particulièrement ardues qu’elle a baptisées Problèmes du millénaire, promettant un million de dollars à qui en résoudrait une. Voici leur liste : conjecture de Poincaré, hypothèse de Riemann, problème P=NP, conjecture de Hodge, équations de Navier-Stokes, théorie de Yang-Mills, enfin conjecture de Birch et Swinnerton-Dyer. Des milliers de mathématiciens ont planché dessus, et, jusqu’à présent, seule la conjecture de Poincarré avait été résolue, par le Russe Grigori Perelman en 2003.
Quand l’IA fait pleurer les mathématiciens
Depuis, rien. C’est dire l’émoi des mathématiciens quand ils ont appris en septembre que les IA d’OpenAI avaient donné la solution des équations de Navier-Stokes au bout de 88 heures de travail. Et le coup de massue final vient d’être donné un mois plus tard : 722 textes mathématiques générés par IA ont été diffusés d’un bloc, regroupés en 372 familles de résultats. Trois, erronés, ont été retirés. L’évaluation et le contrôle des autres sont en cours. Le choc est énorme. Deux médailles Fields françaises sont à la fois admiratives et assommées. Hugo Duminil-Copin, qui travaillait sur 16 questions que l’IA a résolues constate : « Ils ont annihilé mon domaine de recherche. » Et Cédric Villani, notre mathématicien à la Lavallière, ajoute : « Il y a la matière à au moins une douzaine de médailles Fields. » Pour lui, « c’est certainement le changement le plus radical en mathématiques depuis au moins quatre siècles, peut-être même depuis 1.000 ans ».
Les mathématiciens au chômage, et après ?
Son admiration s’accompagne, comme celle de Duminil-Copin, d’une pointe d’angoisse quant aux conséquences sociales de cette révolution : « Maintenant, je sais ce que ça veut dire d’être dans une catégorie qui se dit, si ça se trouve, mon métier va évoluer de façon radicale. » Autrement dit l’IA est en train de mettre la profession des mathématiciens au chômage, comme tant d’autres. Hier, l’IA était un outil des mathématiciens, aujourd’hui, c’est une concurrente déloyale, ses milliers d’agents, travaillant ensemble et échangeant des millions de messages, laissent les humains sur le carreau. La chose inquiète ces grands cerveaux en voie de démonétisation. Début septembre, des chercheurs, autour de Peter Scholze, médaille Fields 2018, ont lancé l’Association for Human Mathematics (AHM), pour défendre les mathématiques des mathématiciens humains.
La parade, une place pour l’humain face à l’IA
C’est une mesure de suivi psychologique intéressante, mais n’effleure même pas le fond du problème, lequel est très simple : les sociétés modernes reposant, intellectuellement et matériellement sur les mathématiques, que va-t-il se passer maintenant que l’IA a pris le pas sur les mathématiciens ? Notre confrère Philippe Pajot se demande dans La Recherche « quelle place les humains souhaitent – ou peuvent – encore occuper dans la pratique des mathématiques ». Au prochain pas, la même question se posera pour le pouvoir. Demain, si rien n’est fait, l’IA dominera nos sociétés, aussi bien notre vie sociale que la politique. Cela explique l’inquiétude de bien des pionniers de l’IA, et les démissions fracassantes de ces derniers mois.
La seule parade à l’IA est spirituelle
Alors ? Que faire ? Côté décroissance, on peut imaginer une contresociété vivant dans les égouts, les selves équatoriales ou dans la Creuse, coupant son fromage de chèvre et son pain d’épeautre avec un silex frais taillé du matin, complètement étrangère aux systèmes de communication, aux Big Data et donc à l’IA, une société non hackable de cancres paléolithiques. C’est séduisant sur le papier mais n’échapperait pas longtemps aux inspections de l’IA et leurs informateurs. Il semble que le Saint-Père, lui, avec toutes les réserves qu’on peut émettre à son propos (c’est un homme, et formé par Vatican II), ait situé dès sa première encyclique le problème : la menace de l’IA est si universelle et si puissante que seule une réponse religieuse est à sa mesure. De toutes les choses nouvelles que les hommes ont eu à connaître à travers les siècles, c’est celle où l’esprit et la matière interagissent le plus ouvertement : le combat sera nécessairement spirituel.











