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Pie X, un pape-modèle pour l’Eglise

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Le pape saint Pie X (1903-1914) a régné sur l’Eglise il y a un siècle. Les éditions Clovis viennent de rééditer la biographie fondamentale sur ce Souverain-Pontife, celle de Pierre Fernessole, datant de 1953. Le livre est-il pour autant dépassé ? Non. Il dresse un portrait fidèle d’un modèle de pape pour l’Eglise. Tout au plus est-il marqué par son époque de rédaction, avec un certain optimisme sur la question de l’extinction définitive par Pie X du modernisme, pour le moins à la mode durant nos dernières décennies, ou des controverses liées à la condamnation de l’Action Française, étudiée mais non prononcée sous Pie X, accomplie sous Pie XI. Cette biographie est aussi particulièrement précieuse par le simple fait qu’elle n’a pas été remplacée par un travail plus récent. On attend avec impatience de lire Yves Chiron, notre meilleur historien actuel en histoire religieuse catholique, qui nous a récemment donné un fort intéressant ouvrage consacré à Benoît XV, le successeur de Pie X. Le livre de Pierre Fernessole est bien écrit, d’une lecture facile. Un lecteur pointilleux relèvera au plus quelques italianismes, comme « syndic » pour « conseil » municipal, mais ils font partie du charme de la lecture, contribuant à la couleur locale dans un travail consacré à un pontife qui, de sa vie et sans que ce soit volontaire, n’a jamais quitté l’Italie. La biographie suit aussi logiquement le cours de la vie de  Giuseppe Melchiorre Sarto (1835-1914) jusqu’à son élection au Souverain-Pontificat, puis aborde son action en chapitres thématiques, mieux adaptés pour traiter de chaque question spécifique de la doctrine et du gouvernement de Pie X.
 
Qu’est-ce qu’un pape-modèle pour l’Eglise ?
 

Giuseppe Sarto, un produit de la méritocratie ecclésiastique

 
Une des critiques captieuses lancées par les hérésiarques démagogues médiévaux –tels les Vaudois- puis par leurs successeurs athées, souvent socialisants, à partir du XIXème siècle, dénonce une « Eglise de riches », une forme d’oligarchie, une classe sociale supérieure qui se réserverait les places, et surtout les meilleures, dans l’Eglise et de façon générale consoliderait par un magistère usurpé une position dominante dans la société. Rien n’est plus faux de manière générale, et c’est précisément ce que montre la carrière –si l’on ose ce terme- de Pie X. Il est issu d’un milieu rural pauvre de Vénétie, et parvint au sommet après avoir gravi un à un par sa seule compétence, et sans jamais l’avoir cherché, tous les échelons de la hiérarchie de l’Eglise.
 
L’enfant pauvre de Riese particulièrement pieux et intellectuellement fort doué, a été repéré par son curé, qui l’a recommandé à l’évêque. D’où de bonnes et solides études, très complètes. La biographie apporte d’intéressants détails. Giuseppe Sarto a excellé en toutes les matières. Tout en se distinguant constamment par sa piété, il a donc en permanence très sérieusement travaillé. Tout sauf un fidéisme qui mépriserait la Raison. Cette formation démonte, s’il en était besoin, l’accusation d’ignorance portée par les anticléricaux contre le pape Pie X. Il fut, au contraire un brillant intellectuel, à la Raison active éclairée par la Foi.
 
Giuseppe Sarto est donc ordonné prêtre (1858), et débute logiquement comme vicaire (1858, Tombolo). Il est promu curé (1867, Salzano), reçoit la responsabilité du séminaire (1875-1885, Trévise), puis est nommé et sacré évêque (1884-5, Mantoue). L’évêque est élevé sur le siège patriarcal de Venise (1893), un des plus prestigieux. Le biographe rappelle la tentation du refus, la lutte de l’humilité chrétienne contre une élévation apparente ; mais cette lutte est toujours suivie d’une acceptation, prise comme une soumission à la Providence, un refus de suivre sa volonté propre et d’échapper à ses responsabilités. Même malade durant ses dernières années, Pie X ne songe jamais à démissionner.
 
L’auteur a suivi les pas de Giuseppe Sarto, décrit les lieux, encore reconnaissables dans les années 1950, les campagnes d’Italie du Nord et les petites villes, puis évidemment Venise. Il évoque aussi justement les atmosphères différentes. Et les grands efforts du pasteur, à l’activité absolument exemplaire à tous ces niveaux de responsabilité, face à des difficultés ô combien réelles.
 

Pie X, un bon pasteur

 
Giuseppe Sarto ne s’attend absolument pas à son élection comme pape. Il n’est en aucune manière considéré comme favori. L’auteur rappelle que l’exclusive portée par l’Autriche-Hongrie sur le cardinal Rampolla aurait plutôt favorisé les chances de ce dernier lors du conclave de 1903, au nom de la défense des libertés de l’Eglise contre les ingérences temporelles. Il existe d’ailleurs un devoir absolu de secret, qui devrait être total sur les conclaves ; le livre a l’avantage de tordre le cou à bien des rumeurs. Les cardinaux, sous l’inspiration du Saint-Esprit, ont certainement voulu élire un évêque déjà exemplaire, qui possédait une expérience sans commune mesure de l’Eglise à tous ses niveaux. Il est aussi alors de tradition depuis plusieurs siècles d’élire un pape italien, tradition respectée jusqu’à la surprise de Jean-Paul II (1978), Polonais.
 
Ce caractère de bon pasteur de Pie X se retrouve dans sa fonction pontificale. Il doit guider son troupeau, d’où de nécessaires rappels de points de doctrine, ou des recommandations de fermeté dans des circonstances spécifiques. Cette fermeté est illustrée en particulier lors de la crise de la « Séparation » de l’Eglise et de l’Etat en France en 1905-6, en fait large confiscation des biens de l’Eglise et tentative d’imposer des structures démocratiques, sur le modèle protestant, et non hiérarchiques, à l’Eglise. Pie X l’a bien compris, et c’est une qualité fondamentale de cette biographie que de le rappeler et de faire revivre cette ambiance de lutte à mort des loges maçonniques, au cœur de la Troisième République, contre l’Eglise, contrairement à des visions rétrospectives d’un optimisme délirant et malheureusement courante de nos jours. D’où ces très fermes encycliques Vehementer nos (1906) et Gravissimo officii munere (1906).
 
Toutefois Pie X n’a pas développé systématiquement un maximalisme facile et déconnecté des réalités difficiles ou des efforts sincères des fidèles. Il n’a jamais recommandé l’insurrection armée face aux persécutions du pouvoir maçonnique, tant en France qu’en Italie. Sans rien céder sur les principes, il ne s’est pas opposé aux modus vivendi définis avec les autorités italiennes, moins agressives que leurs homologues françaises, et a ainsi pu préserver le catholicisme. De même, tout en conseillant aux ouvriers de militer dans des syndicats confessionnels catholiques, il n’a pas interdit, en prenant en compte une situation nationale spécifique, le syndicalisme panchrétien avec des protestants en Allemagne – alors attachés à la morale biblique, faut-il le rappeler, et fort éloignés de ceux qui « marient » aujourd’hui les invertis au temple.
 

Pie X, le pape de l’eucharistie et de la fermeté doctrinale

 
Pie X, et c’est une des fonctions essentielles de cette biographie que de le rappeler, peut être défini avant tout comme le pape de l’Eucharistie. A une époque, déjà, de déchristianisation, il rappelle, pour les âmes dignes, les bienfaits de la communion fréquente. Il tranche plusieurs siècles de débats, qui avaient vu en particulier les Jansénistes dénoncer les communions fréquentes. Jusqu’au début du XXème siècle, la communion, relativement rare, n’est possible qu’à partir de l’âge de douze ans. Pie X rabaisse considérablement cet âge à celui de raison, soit à peu près sept ans, sous la direction du curé du lieu qui connaît ses jeunes ouailles. Il exprime cette règle et sa pensée dans l’encyclique Quam singulari (1910).
 
L’autorisation de communier fréquemment ne signifie évidemment pas banalisation, dépréciation. Elle ne s’adresse qu’aux âmes pieuses, dignes, ferventes, certainement beaucoup plus nombreuses à l’époque que de nos jours. Sur la toile traînent des contresens rapprochant l’attitude de Pie X et les discours progressistes voulant autoriser la communion à des fidèles se trouvant dans des situations canoniques inextricables, chose absolument contraire à la pensée de Pie X.
 
Pie X a contribué à préciser ou rappeler le magistère de l’Eglise. On n’établira pas ici le catalogue de ses nombreuses encycliques, présentées dans le livre. Retenons l’une des plus importantes, plus d’actualité aujourd’hui que jamais, Pascendi (1907), condamnant le modernisme. Pierre Fernessole rappelle toutes les données historiques de la crise, aujourd’hui bien oubliées. Il présente les démarches intellectuelles de l’abbé Loisy, novateur des années 1890-1900 qui, à force de novations, finit par s’éloigner considérablement de la foi catholique, et en vint à espérer une condamnation pontificale, voie médiatiquement la plus prestigieuse pour un orgueilleux pour quitter l’Eglise.
 
Cette volonté d’appliquer une mentalité moderne à l’Eglise en vint assez vite à nier ou transformer toutes les dogmes pour les vider de leur substance. Jésus-Christ n’aurait été qu’un homme, réinventé par les évangélistes sans lien direct avec lui, qui n’aurait jamais fondé d’Eglise, etc…On arrêtera là la liste des blasphèmes. On est surpris de les retrouver parfois prononcé dans les Eglises aujourd’hui, et disponibles, ô scandales, dans tant de procures, condensés par exemple dans les ouvrages de Jacques Duquesne, qui n’a pas même le privilège de la novation.
 
Pie X a montré aussi une grande fermeté doctrinale face au syncrétisme démocrate-chrétien prôné en France par le Sillon et tendant à développer une forme de mystique messianique des âges démocratiques plus qu’un strict respect de la doctrine. Dans le respect des personnes, dont Marc Sangnier, formellement soumis mais qui ne changera guère d’idée, Pie X rappelle donc la doctrine : la lettre pontificale du 25 août 1910 Notre charge apostolique qualifie le mouvement de « modernisme social ». Tant de militants chrétiens-progressistes gagneraient à relire Pie X.
 

Un pape exemplaire pour l’Eglise

 
Pie X, comme pape, mais déjà comme évêque et prêtre, a toujours exercé la Charité, l’Amour de Dieu et du prochain, en manifestant les vertus surnaturelles qui le firent canoniser en 1954 par Pie XII. Son amour profond des fidèles a hâté sa fin, quand il vit, lors de l’été 1914, le début de la Première Guerre Mondiale, qu’il comprit parfaitement comme devant être longue et sanglante. Bien que la sainteté du Pontife fût évidente à tous les fidèles à sa mort en 1914, les procédures de l’Eglise furent strictement respectées et une durée prudentielle de 40 ans s’écoula avant que saint Pie X ne soit un saint pleinement reconnu et prié par l’Eglise universelle.
 

Octave Thibault

Pie X, Pierre Fernessole, Clovis, 2015, 30€