Migrants Ours d’or à Berlin, Chinois à Hollywood : la géopolitique fait son cinéma

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Le réalisateur italien Gianfranco Rosi recevant l’Ours d’or de la Berlinale, et la présidente du jury, Meryl Streep, le 20 février 2016.

 
Maîtriser les rêves des peuples est primordial dans le combat géopolitique. L’Ours d’or récompensant au festival de Berlin un documentaire sur les migrants et les prises de participation massives des Chinois à Hollywood en sont deux signes manifestes.
 

Le festival de Berlin a toujours eu une dimension géopolitique

 
Le festival de Berlin a toujours eu une dimension géopolitique. Il a été fondé en 1951 alors que l’est de la ville était soviétique et l’ouest occupé par les Américains, les Anglais et les Français, pour en faire une vitrine du monde libre face au communisme. Depuis, malgré un palmarès très bourgeois dans ses débuts, Fanfan la TulipePain, amour et fantaisie y ont été primés, il a souvent récompensé des films militant à gauche. Comme si, se conformant à la phrase de Lénine (« Les capitalistes nous vendront la corde pour les pendre), le bloc soviétique avait profité de cette vitrine tournée contre lui pour manipuler les milieux intellectuels et artistiques où il disposait de puissants relais pour, précisément, faire douter le monde libre. On se souvient de l’année 1970, en pleine guerre froide et en pleine guerre du Vietnam, où K.O., de l’Allemand Michael Verhöven, qui racontait le viol et le meurtre d’une vietnamienne par des G.Is, fit un tel scandale que le jury dut démissionner et que le festival de Berlin fut annulé.
 

Après Cologne, Berlin récompense les migrants de l’Ours d’or

 
L’année 2016 marque cependant un nouveau pas dans la provocation, moins de deux mois après les viols et les actes de guerre civile de Cologne. En effet, le jury a décerné son Ours d’or pour la première fois à un documentaire. On pourrait en traduire le titre Fuocoammare, par la mer en flamme, mais il rappelle l’expression familière « il y a le feu au lac ». Son réalisateur, Gianfranco Rosi, Américano-italien né à Asmara en Erythrée, a passé plusieurs mois à Lampedusa où étaient recueillis les migrants venant par mer d’Afrique du nord. Son film, pour mieux manipuler l’affect des spectateurs, oppose en permanence le « drame » des migrants à la vie tranquille d’un petit garçon de l’île. La présidente du jury du Festival de Berlin, Meryl Streep a dit de cet « hybride entre des images brutes et une mise en scène délibérée » qu’il « exige qu’on le regarde et vous force à l’engagement et à l’action ». Telle est bien l’intention, morale et géopolitique, du film. Rosi veut faire prendre conscience que l’afflux des migrants est l’une des « pires catastrophes humanitaires en Europe depuis l’Holocauste ». A Berlin, des troncs au bénéfice des migrants étaient disposées dans les salles de projections et des places gratuites leur étaient réservées. Et le très politiquement correct George Clooney a rendu visite à la chancelière Merkel pour lui demander « comment il pourrait aider au mieux ». L’Ours d’or décerné à Fuoccoammare entre donc dans une mise en scène visant à promouvoir la submersion de l’Europe par les migrants en jouant ostensiblement sur la sensibilité du public. Il fait partie d’une vaste manœuvre géopolitique, puisque la dernière Palme d’or du festival de Cannes a été attribuée à Dheepan, qui conte les malheurs d’un migrant Sri Lankais à Paris.
 

Quand les Chinois achètent Hollywood

 
On doit mettre les grandes manœuvres de Cannes et Berlin en rapport avec les investissements massifs chinois à Hollywood. Ils font partie, eux aussi, de la lutte géopolitique pour la maîtrise des esprits. Sans entrer dans tous les détails, le groupe Wanda, patronné par Wang Jianlin, présenté par la presse comme « le plus riche des milliardaires chinois », vient d’absorber Legendary Entertainment, les studios à qui l’on doit des blockbusters tels Jurassic World, 300, GodzillaMan of Steel, et la trilogie Batman / Dark Knight. L’acquisition a coûté  trois milliards cinq cent millions de dollars à Wang et il a encore faim. Or il avait déjà acheté pour deux milliards et demie en 2012 le distributeur AMC Theaters, le deuxième groupe américain, qui possède cinq mille salles dans six pays.
 
Cela fait de Wanda un géant international du cinéma, et une entreprise donatrice généreuse, puisqu’en échange d’un chèque de 20 millions de dollars,  le musée de l’académie du cinéma de Los Angeles a donné en 2014 le nom de Wanda Gallery à sa salle la plus prestigieuse. Toujours en 2014, Wanda a lancé un programme d’investissement à Los Angeles, incluant studios de tournage et hôtels de luxe, pour un montant de 1 milliard deux cent millions. Avec pour objectif déclaré la conquête d’Hollywood. Au début de l’année, célébrant ces réussites, Wang a promis « de plus grandes cérémonies dans un futur pas trop éloigné ». Il est en pourparlers actuellement avec des « major companies » du cinéma, dont l’emblématique Metro Goldwyn Meyer.
 

Les dessous de la géopolitique du cinéma

 
Jeffrey Katzenberg, le producteur de Schreck et Fung Fu Panda, le K de Dreamworks Animation SKG (S étant Spielberg et G David Geffen), admire la « force de la nature » qu’est Wang. Mais il s’inquiète aussi : « Faire de tels investissements dans une compagnie occidentale révèle l’intention de changer les règles du jeu ». Certainement, et c’est d’autant plus important que d’autres  « milliardaires » chinois ont massivement investi dans l’industrie américaine du spectacle, notamment chez Warner Bros, Studio 8, STX Entertainment, Lionsgate films, Paramount, Twentieth Century Fox, Universal Pictures et quelques autres de moins haut vol. C’est un véritable déluge de dollars chinois, et beaucoup de gestionnaires américains y voient une chance pour une industrie du cinéma qui n’est pas toujours florissantes. Mais la vraie question est : qui veut « changer les règles du jeu », et pourquoi ?
 
La réponse est géopolitique et tient à la fois à la singularité de Hollywood et à la personnalité des investisseurs chinois. Si « Bollywood », l’industrie indienne du cinéma, produit plus de films qu’Hollywood, il s’agit d’œuvres à l’usage des Indiens : Hollywood demeure la seule usine à rêves vraiment internationale, destinée à orienter les esprits dans le monde entier et formater la mentalité de tous les peuples. C’est donc un objectif géopolitique pour n’importe quel prédateur. Or les Chinois ne sont pas n’importe quel prédateur. Le bon monsieur Wang Jianlin, par exemple, le patron de la Wanda, n’est pas seulement un « milliardaire », accessoirement vice-président de la chambre de commerce chinoise, il fut aussi député au 17ème congrès du parti communiste chinois, membre du conseil national dudit parti. Prétendra-t-on que ce n’est qu’un opportuniste qui s’est inscrit au parti communiste chinois pour faire carrière ? Ce serait aventuré, sachant que la chambre de commerce, dont il est l’un des patrons, n’est qu’une courroie de transmission du parti communiste chinois. Voilà donc un membre éminent de l’appareil d’Etat chinois qui se lance à l’assaut de l’usine à rêve d’Hollywood. Celle-ci, qui était jusqu’alors la propriété de la finance américaine et internationale, risque de devenir celle du parti communiste chinois par le biais de transactions financières. Que disait Lénine à ce propos, déjà ?
 

Pauline Mille