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Passeurs de migrants : comment un médecin syrien a choisi un métier à 100.000 dollars par mois

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Son rêve est d’aller s’installer aux Pays-Bas. Mais Abou Mahmoud (un nom d’emprunt), naguère médecin à Alep, en Syrie, profite pour l’instant de la crise des migrants pour exercer le très lucratif métier de passeur. A 100.000 dollars déjà encaissés ce mois-ci, il aurait tort en effet de ne pas passer un peu plus de temps à Istanbul. En deux ans, il a déjà « aidé » 8.000 à 9.000 Syriens à rejoindre la Grèce ou l’Italie, sans déplorer le moindre naufrage ni la moindre noyade. Ce qui a commencé comme une entreprise d’aide à ses semblables a fini comme un « business ».
 
Son histoire est contée par Richard Spencer, journaliste du Daily Telegraph qui a rencontré le passeur sur sa base opérationnelle : dans un café d’Istanbul non loin d’un parc où se rassemblent les « réfugiés » à la recherche d’un aller simple pour l’Europe. Son réseau, il l’a constitué après avoir fait lui-même une tentative d’entrée clandestine dans l’Union européenne : un moment tragique où il a vu se noyer des femmes et des enfants. Il a essayé sans succès de les sauver, raconte-t-il ; lui-même a survécu à 11 heures à nager dans la mer avant l’arrivée des secours. Suivirent de nouveaux essais. Les passeurs, il a fini par les connaître, ainsi que tous les contacts et les filons pour entrer en contact avec les futurs « clients ». D’abord il a aidé pour « rien », puis, ayant besoin d’argent, il a accepté des commissions, et pour finir il en a fait une affaire commerciale.
 

“Abou Mahmoud”, ancien réfugié, fait le passeur pour 100.000 dollars par mois

 
Abou Mahmoud s’est vite fait une réputation de sérieux : un médecin, ça inspire la confiance. Retourner à Alep était hors de question : il était – dit-il – recherché à la fois par le régime au motif qu’il soignait des rebelles et des insurgés, et par ces derniers, en raison de ses contacts avec le régime et l’armée régulière syrienne.
 
Aujourd’hui, il a une véritable entreprise clandestine de logistique et de transports. Il demande 1.000 euros pour le passage jusqu’en Grèce. Pour rejoindre l’Allemagne, un « migrant » doit compter le double. Pour la Suède ou la Norvège, aux politiques plus généreuses, il faut ajouter encore 3.000 ou 4.000 euros. Tout est question de rentabilité sur investissement…
 
Passeur, ce n’est pas un métier de tout repos. Mahmoud fait état de faux frais liés à la corruption : la veille de son entretien avec Richard Spencer, il a dû débourser environ 900 euros pour se débarrasser de la police qui avait trouvé le chemin de son bureau. C’est le train-train… Il a fait face à de plus gros ennuis : il y a quatre mois, il a su qu’il était sur une liste de personnes recherchées par Interpol. Il a dû démanteler le réseau qu’il avait monté à Mersin, à proximité de la Syrie, commode pour « servir » les clients empruntant les ferries depuis le Liban : ses gros bateaux – leur prix d’achat était compris dans le prix parce qu’ils seraient saisis par la police à l’arrivée – lui permettaient d’acheminer des centaines de personnes vers l’Italie. Il a remboursé les clients en attente de passage et ses autres dettes, et ayant « tout perdu », il est parti pour le nord : Istanbul. C’est là qu’il recrute maintenant ses clients et qu’il organise leur transport jusqu’à Izmir (l’ancienne Smyrne) pour y emprunter les « lignes » gérées par la mafia turque. Coût par passage : un peu moins de 800 euros. Soit un bénéfice de plus de 200 euros par clandestin acheminé.
 

Un médecin syrien abandonne son métier pour profiter de la crise des migrants

 
C’est d’ailleurs pour cela qu’About Mahmoud est en train de s’acheter un bateau de pêche et des bateaux pneumatiques.
 
Pourquoi se gêner ? Convenablement payée, la police turque accepte de fermer les yeux, assure Abou Mahmoud. Et de toute façon les « migrants » trouveront toujours des moyens pour rejoindre leur destination de rêve.
 
« Je veux simplement envoyer ce message à l’Union européenne », dit-il : « Le réfugiés viendront dans vos pays mêmes s’ils ferment les frontières. Ils creuseront des tunnels s’il le faut. Alors pourquoi n’organisent-ils pas la venue des réfugiés par le biais de l’ONU ? Pourquoi laissent-ils tous ces gens payer la mafia ? Laissez-les entrer légalement dans vos pays. Pourquoi laissent-ils ces gens prendre le risque de perdre leur vie ? Beaucoup de ces gens, aujourd’hui, nourrissent les poissons… »
 
Le journaliste du Telegraph explique que le chaos en Syrie n’est pas près de s’arrêter : si dans certaines zones contrôlées par l’Etat islamique, la situation est relativement paisible « grâce » aux rigueurs même du gouvernement djihadiste, dans d’autres il semble n’y avoir aucun espoir en raison des bombardements par l’armée régulière auxquels s’ajoutent désormais de nouvelles frappes aériennes de l’Occident, sans compter le désordre là où l’armée syrienne a cédé la place à des milices pro-gouvernementales. Les réfugiés qui attendaient un mieux dans les pays limitrophes ont aujourd’hui tendance à lever le camp, persuadés qu’il ne sert à rien d’espérer rentrer chez eux. Et la Turquie ne cache pas son impatience devant cette présence massive de Syriens sur son sol.
 
Bref, tout se conjugue pour que le flux vers l’Europe augmente. Abou Mahmoud lui-même ne compte pas s’installer en Turquie : il a envoyé son fils de 11 ans aux Pays-Bas. Cela pourrait bien lui permettre d’obtenir un visa pour le rejoindre. Le « regroupement familial » suivra – il le sait bien.
 

Anne Dolhein