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La désinformation sur la conversion au catholicisme de l’Amérique espagnole

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L’élection du pape François en 2013 a attiré l’attention mondiale sur la catholicité latino-américaine, l’une des plus vivantes, et sans doute la plus nombreuse en fidèles convaincus – autour de la moitié des effectifs officiels. Menacée par la sécularisation, comme l’Europe, ou par le phénomène spécifique du protestantisme, elle reste néanmoins le principal foyer de catholicisme militant authentique dans le monde.
 
Comment les origines de cette catholicité hispano-américaine sont-elles couramment évoquées ?
 

La désinformation sur les conversions au catholicisme : une légende noire encore systématique

 
Cette catholicité, de la Terre de Feu, partagée entre le Chili et l’Argentine, au sud-ouest des Etats-Unis, est le fruit des colonisations espagnoles – pour l’essentiel des pays de la région – et portugaise – pour le seul Brésil.
 
Le colonisateur espagnol a donc veillé avec soin à la conversion au catholicisme des populations locales, pratiquant toutes, avant 1492, différentes formes de polythéisme, comprenant souvent des sacrifices humains et du cannibalisme rituel. Curieusement, cette conversion n’est pas célébrée aujourd’hui comme un progrès, pas même par des matérialistes voyant dans le monothéisme une « étape » vers l’athéisme – point de vue blasphématoire pourtant habituel du courant matérialiste issu du positivisme comtiste (mais vidé de son spiritualisme superficiel et confus).
 
La désinformation est systématique sur cette conversion au catholicisme de l’Amérique espagnole : il n’existe, à notre connaissance, et nous aimerions beaucoup nous tromper, que très peu de livres ou sites grand public d’un bon esprit ou simplement honnête. La désinformation est en fait pire, ce qui n’est pas peu dire, que celle frappant le Moyen-Age occidental.
 
Une légende noire domine encore l’histoire de cette période. Une légende liée aux polémiques intellectuelles du temps, peu modérées dans l’argumentation, telle que fixée par Bartolomé de Las Casas (1484-1566). Ce religieux, et évêque, a développé, dans son zèle pour les défendre les Indiens, beaucoup d’extravagance, accusant les Espagnols d’avoir massacré de propos délibéré des millions d’hommes, dans l’indifférence des hommes d’Eglise… L’historien sérieux ne retient, en général, qu’un centième de tels chiffres, qui relèvent beaucoup plus de la plume d’un littéraire, et non de celle d’un comptable. Mais, en l’occurrence, l’usage montre beaucoup de respect envers ce religieux bien intentionné, ternissant ainsi l’œuvre colonisatrice espagnole, et chose fort distincte, l’évangélisation des Indiens telle qu’elle a été pratiquée.
 

Le contexte spécifique des fausses religions précolombiennes

 
Le catholicisme a remplacé des cultes païens d’une rare barbarie. Le paganisme gréco-romain antique, s’il n’était pas « tolérant » au sens où on le soutient couramment, puisqu’il a persécuté les chrétiens, ou bien des sages d’esprit trop original comme Socrate, n’a au moins pas pratiqué de sacrifices humains ou de cannibalisme rituel. Tout au plus, et à la marge, a-t-il existé une sorcellerie, aux pratiques occultes immorales, voire meurtrières, pleinement mauvaise, reconnue dangereuse, immorale, et combattue par les magistrats des cités antiques et les empereurs romains eux-mêmes.
 
Or, en Amérique, dans les populations conquises par les Espagnols entre 1492 et 1550 pour l’essentiel, ces pratiques monstrueuses étaient courantes. Dans les Antilles, la question du cannibalisme alimentaire, qui aurait été pratiquée par les peuples caraïbes, reste posée, avec une réponse probablement positive.
 
Les Aztèques ou les Mayas, du Mexique et du Guatemala, ont pratiqué jusque dans les années 1520 et 1540 des rites particulièrement sanglants.
 
Spectaculaires, leurs rituels noyaient les pyramides de Mexico-Tenochtitlan d’un ruissèlement de sang : celui des centaines de victimes sacrifiées les jours de grandes fêtes. Le but était de plaire aux dieux, ou de les empêcher de trop nuire aux hommes. Ces massacres constituaient la forme la plus officielle du culte de la cité, fait des plus rares dans l’Histoire des civilisations humaines. Les très probables sacrifices humains rituels antiques sumériens ou phéniciens n’auraient, estime-t-on, pas été aussi massifs.
 
Au XVIe siècle, la civilisation du Pérou, celle des hauts plateaux andins, s’étendant du sud de la Colombie actuelle au nord du Chili et représentant l’Empire des Incas, a été nettement moins sanglante que celle des plateaux d’Amérique centrale. Et plus discrète : les victimes, souvent de jeunes vierges, étaient enivrées, droguées, et, en principe inconscientes avant d’être enterrées vivantes. Les dieux incaïques appréciaient les corps intacts, et ne se nourrissaient pas de sang comme les dieux aztèques.
 
Le discours dominant, intellectuel ou vulgarisateur, insiste lourdement sur un différencialisme systématique. Il faudrait absolument comprendre tout un contexte culturel radicalement différent de celui de la civilisation occidentale du XXIe siècle – sur laquelle il y aurait aussi beaucoup à dire – et reconnaître les aspects positifs des civilisations méso-américaines ou andines. Ce dernier argument tient du hors-sujet. Cette volonté participe d’une culture de l’excuse systématique pour tout ce qui n’est pas chrétien, et agace particulièrement par sa malhonnêteté, en l’occurrence particulièrement évidente.
 
Essayer de comprendre n’a rien à voir avec une tacite approbation. Il existe, malgré tout, une morale universelle de base : les régimes politiques reposant sur une religion de sacrifices humains, au Mexique ou au Pérou, étaient franchement détestés des populations, d’où leur effondrement face à des conquistadors, soldats d’élites, très efficaces, mais peu nombreux. Cette explication simple, juste, ne figure jamais dans les centaines de pages explicatives de l’effondrement des empires précolombiens que nous avons lues. Ou alors, elle est camouflée derrière le récit d’oppositions ethniques ou sociales par ailleurs réelles.
 

Confusion de l’évangélisation et de la colonisation de l’Amérique espagnole

 
Il y a de multiples injustices flagrantes dans les considérations toujours négatives plaquées sur la conversion au catholicisme des populations conquises avant 1550 par l’Espagne. Cette situation relève d’une confusion entre une action politique, la colonisation, et l’action spirituelle. La première a été menée par des militaires, puis des administrateurs, la seconde par des hommes d’Eglise. Les conquistadors, les premiers conquérants, ont été souvent durs, voire accessibles à la cupidité. Etaient-ils pourtant plus sauvages que les guerriers caraïbes, aztèques ou incas ? Non. Leur dureté, avec quelques excès réels, s’explique aussi par la peur de subir un traitement particulièrement atroce en cas de défaite, fait attesté par le cas d’un certain nombre d’entre eux.
Il faut aussi comprendre, contrairement à la façon habituelle de procéder, les usages guerriers au XVIe siècle. La guerre était dure en général, en Europe comme ailleurs. De même les Indiens captifs de guerre ont été soumis à un régime esclavagiste. Ce régime était de tradition pour les captifs maures dans l’Espagne médiévale ; s’il choque rétrospectivement, il correspondait à un usage multiséculaire. Et ce sort est à comparer au massacre pur et simple de ceux qui avaient le malheur de tomber entre les mains de ces premiers Sud-Américains…
 
Il y a surtout confusion entre cette action politique, parfois discutable, mais corrigée au nom des valeurs chrétiennes par le gouvernement espagnol dans les années 1540, et l’évangélisation.
 

L’évangélisation, œuvre admirable mais calomniée

 
L’évangélisation aussi est attaquée. On l’accuse d’avoir fait disparaître les cultes indigènes, parés de toutes les vertus. On a vu ce qu’il en était pourtant.
 
L’évangélisation a accompagné très vite la conquête territoriale, avec un décalage maximal de quelques années. Dans les Antilles, des campagnes de conversions sont menées dès les années 1500 ; au Mexique, dans les années 1520 ; au Pérou, dans les années 1540.
 
Les ordres religieux, particulièrement zélés, ont veillé à l’instruction des fidèles, une instruction de base certainement, mais une instruction réelle, opérée dans les langues locales, avec l’aide d’interprètes, afin d’assurer une compréhension complète. Les accusations virulentes, proférées par exemple par Las Casas, de baptêmes mécaniques de masse pratiqués sur des populations totalement inconscientes de la démarche d’adhésion à l’Eglise catholique ne tiennent généralement pas. La première génération de convertis, comme les suivantes dans les zones isolées et manquant de prêtres, a certes conservé quelques superstitions issues du paganisme, mais il n’est pas certain que ce phénomène ait été pire que dans d’autres configurations historiques semblables, comme la conversion massive des populations de l’Empire romain à la fin du IVe siècle.
 
Quant au rôle social de l’Eglise, il a été des plus positifs. L’Eglise a bien souvent protégé les Indiens contre les excès de certains colons. Elle a également mené une action sociale essentielle, construit et desservi des hôpitaux, toujours insuffisants certes, mais qui n’en constituaient pas moins une nouveauté dans ces pays. De même, elle a accompli une action enseignante, avec un réseau d’établissements secondaires et de quelques universités, dont Mexico et Lima.
 
Elle a largement sauvegardé les langues indigènes, dont certaines n’avaient jamais été écrites, afin d’évangéliser les Indiens dans leur langue. Le nahuatl et le quechua, deux des principales langues indiennes, au Mexique et au Pérou, sont ainsi très connues, et encore bien vivante pour le quechua, grâce aux hommes d’Eglise. Des dizaines d’autres n’ont pas sombré dans l’oubli complet grâce à eux.
 

Un génocide des indiens ?

 
Les populations indiennes ont été frappées par un drame face auquel l’Eglise n’a rien pu faire, et dont les autorités ne sont pas responsables : la disparition dramatique de 90% de la population indigène du fait de vagues d’épidémies. Ce choc microbien, provoqué de manière totalement involontaire par des Européens porteurs de germes mortels pour les Indiens isolés depuis trop longtemps, n’a rien à voir avec quelque « génocide », meurtre de masse avec volonté d’extermination, et une supposée « complicité » des hommes d’Eglise à ce sujet. Cette extravagance insultante se retrouve trop souvent sur bien des sites ou livres. Beaucoup de pages de l’encyclopédie en ligne Wikipedia, qui fait figure de référence, dans un esprit qui n’a rien de bon, reprennent et diffusent cette légende du « génocide indien ».
 
L’Eglise a au contraire proposé des consolations spirituelles aux Indiens frappés par les épidémies, et tenté, autant que possible, de soulager les souffrances des corps.
 

La seule vraie erreur historique : l’absence durable de clergé indigène

 
On ne relèvera, par honnêteté, qu’une seule limite vraie à l’action de l’Eglise, hormis de rares cas de faiblesses humaines généralement très exagérés, à savoir la non formation d’un clergé indigène. L’exclusion des Indiens et métis – moins systématique pour ces derniers – de la prêtrise ou a fortiori de l’épiscopat, avait pu avoir un caractère de mesure prudentielle, pour la première, voire la deuxième génération de baptisés, non exempts de survivances du paganisme. Mais sa durabilité a exclu des talents et chrétiens sincères de l’encadrement religieux des indigènes, empêchant ainsi un enracinement total de l’Eglise. Il en ait résulté un sous-encadrement global, avec une pénurie structurelle de prêtres dans les zones rurales, et une survivance sous forme de syncrétisme avec le catholicisme des croyances indigènes, en particulier dans les Andes ou le Yucatan.
 
Cette exclusion est liée à la politique de la couronne espagnole, disposant selon son droit de patronage d’une large capacité d’ingérence dans le domaine de l’Eglise. Les religieux ou évêques d’Amérique, qui du XVIe au XVIIIe siècles ont constamment suggéré la création d’un clergé indigène, ont toujours vu leur opinion rejetée pour des motifs politiques. L’Etat espagnol a voulu imposer systématiquement un encadrement des populations par un clergé espagnol ou créole – descendants d’Espagnols nés en Amérique –, supposé politiquement plus sûr.
 

Une hystérie anti-catholique injustifiable

 
Que l’on soit croyant ou simplement honnête, il convient d’admettre que le catholicisme a marqué sur le plan spirituel un progrès remarquable pour les populations américaines. Elles n’ont nullement rejeté une foi souvent exemplaire et profondément ancrée avec la domination politique espagnole.
 
Il reste une grande synthèse à écrire sur le sujet, dépassant l’hagiographie pure et naïve, mais dressant honnêtement un bilan des plus positifs et à la gloire de l’Eglise.
 

Octave Thibault