Andrea Grillo, l’idéologue de “Traditionis custodes”, attaque Léon XIV qui voit dans le prêtre un “alter Christus”

Grillo Léon alter Christus
 

Le grand idéologue de Traditionis custodes, Andrea Grillo, a encore frappé. Mais cette fois, au lieu d’œuvrer à la disparition de la messe traditionnelle, il dénonce carrément la conception du sacerdoce de Léon XIV – qui se trouve être celle de l’Eglise et qui consiste à voir le prêtre comme un alter Christus. Lorsqu’il consacre le pain et le vin, lorsqu’il absout les péchés au confessionnal, le prêtre (nous enseigne l’Eglise et à travers elle le Seigneur Lui-même) n’agit pas au nom du Christ ou comme une sorte de délégué. Il est, au contraire, l’instrument du Christ Lui-même, qui opère à travers lui. Et le prêtre, à ce moment-là, disparaît, laissant la place au Christ.

Ce grand moderniste d’Andrea Grillo, professeur de liturgie, vient de publier sur son blog un article très critique envers le pape actuel, qu’il cite nommément dans le titre. Non content de critiquer cette référence au concept d’alter Christus, Grillo va jusqu’à l’accuser de détourner la pensée de saint Augustin dans sa récente lettre au clergé madrilène. Voilà Léon XIV traité de manipulateur, et d’adepte d’une fausse vision, très XIXe siècle, du sacerdoce.

Armando Rubio, lecteur d’Infocatólica, commente finement l’offensive de Grillo qui, au bout du compte, montre à quel point Léon XIV voit le prêtre d’une manière parfaitement traditionnelle. Car il ne s’agit pas d’une simple « dispute académique », souligne-t-il dans sa tribune : c’est au contraire une question essentielle. Qu’est-ce que le prêtre ? Et pourquoi existe-t-il ?

 

Andrea Grillo fait la leçon à Léon XIV sur le sacerdoce

Léon XIV aborde cette question dans sa lettre en évoquant la sécularisation galopante, la polarisation du discours public et l’évaporation du langage moral commun qui, pendant des siècles, facilitait la transmission de l’Evangile. « Les mots ne signifient plus la même chose », écrit le pape. Mais si les temps ont changé, il ne propose pas de modifier le message de l’Evangile, la manière de le présenter.

Les prêtres dont Madrid et, d’ailleurs, l’Eglise tout entière, ont besoin en ce temps, écrit le pape, ne sont « certainement pas des hommes définis par la multiplication des tâches ou par la pression des résultats, mais des hommes configurés au Christ, capables de soutenir leur ministère à partir d’une relation vivante avec Lui, nourrie par l’Eucharistie et exprimée dans une charité pastorale marquée par le don sincère de soi ». Et il poursuit : « Il ne s’agit pas d’inventer de nouveaux modèles ni de redéfinir l’identité que nous avons reçue, mais de reproposer, avec une intensité renouvelée, le sacerdoce en son noyau le plus authentique – être alter Christus –, en laissant que ce soit Lui qui configure notre vie, unifie notre cœur et donne forme à un ministère vécu à partir de l’intimité avec Dieu, de l’offrande fidèle à l’Eglise et du service concret aux personnes qui nous ont été confiées. »

 

Le prêtre alter Christus, une vérité insupportable

Voilà qui irrite les oreilles d’Andrea Grillo, qui condamnait en juin dernier, peu avant la canonisation de Carlo Acutis, l’attachement de ce dernier aux miracles eucharistiques en l’accusant d’avoir une compréhension « lacunaire, déficiente, unilatérale » de l’Eucharistie. Aujourd’hui, Grillo présente l’expression « alter Christus » comme une formule qu’Augustin réservait, selon lui, aux chrétiens en général et aux saints en particulier. C’est seulement à partir de 1800 qu’elle est diffusée comme faisant référence au prêtre, et en 1900 qu’elle devient un lieu commun chez les papes jusqu’à Pie XII avant de réapparaître chez Jean-Paul II et Benoît XVI. « L’expression ne résulte d’aucune tradition antique, elle apparaît comme une invention moderno-tardive », assure Grillo. Ce dernier prétend que cela trahit l’esprit de Vatican II, qui avait recouvré la vision augustinienne originale d’une église où tous les baptisés sont également « alter Christus », sans distinction, Alors qu’aujourd’hui, l’« alter Christus » fait référence à une « théorie sacrale » du ministère sacerdotal , faisant fi du sacerdoce commun des fidèles. Saint Augustin n’écrivait-il pas dans son commentaire sur l’Apocalypse dans La Cité de Dieu : « Nous considérons comme prêtres tous les fidèles parce qu’ils sont membres de l’unique prêtre » ?

Grillo conclut : « Une Eglise où alter Christus se réfère non aux baptisés ou aux saints mais aux ministres ordonnés est une Eglise pensée comme une société inégale, une société parfaite, selon la tentation du catholicisme entre 1870 et 1950. Même pour les prêtres madrilènes, il n’y aurait pas grand profit à retourner au ton et au style de ces temps-là. » Sous-entendu : c’est à cela qu’aboutirait le respect des conseils que leur a adressés Léon XIV…

Mais Armando Rubio insiste : c’est une fausse lecture, malhonnête, de la lettre de Léon XIV qui précise magnifiquement quel est le véritable rôle du prêtre – l’absence de la formule littérale « alter Christus » dans l’œuvre de Saint Augustin pour y faire référence ne change rien à l’enseignement deux fois millénaire de l’Eglise.

 

Léon XIV propose une magnifique métaphore de l’alter Christus

Et il commente :

« Car Léon XIV ne se contente pas d’utiliser l’expression “alter Christus” et de s’en aller. Il l’entoure d’une catéchèse complète, structurée autour d’une métaphore : la cathédrale de Madrid. Et dans cette métaphore, que Grillo qualifie en passant de “forcée et réductrice” mais qu’il ne retranscrit pas, se trouve la clef de tout.

« Le pape invite les prêtres à contempler leur cathédrale élément par élément. La façade, dit-il, “indique, suggère, invite”, mais ne s’exhibe pas. Il en va de même pour le prêtre : visible mais pas protagoniste, renvoyant toujours vers Dieu. Le seuil marque une séparation : “Il ne convient pas que tout entre à l’intérieur, car c’est un espace sacré.” Et c’est là que Léon XIV justifie le célibat, la pauvreté et l’obéissance : “Etre dans le monde, mais sans être du monde.” Les colonnes représentent les apôtres, fondement de la Tradition que le prêtre ne peut modifier. Le confessionnal et les fonts baptismaux sont des lieux “discrets mais fondamentaux” où la grâce régénère le Peuple de Dieu. Et enfin, l’autel : “Par vos mains s’actualise le sacrifice du Christ dans la plus haute action confiée à des mains humaines.”

« Chaque image est une leçon de théologie sacramentelle. Et chaque leçon contredit frontalement la thèse de Grillo. »

 

Léon XIV évoque la grâce, la tradition, la configuration du prêtre au Christ

Voilà pour l’essentiel. Mais je ne résiste pas à proposer aux plus passionnés par cette affaire la traduction de la suite de ce commentaire d’Armando Rubio :

« Prenons seulement trois exemples :

« Premièrement : Léon XIV écrit que dans les sacrements “la grâce se révèle comme la force la plus réelle et la plus efficace du ministère sacerdotal”. Cette phrase n’est pas poétique : elle est doctrinale. Cela signifie que l’efficacité du ministère ne dépend pas du charisme personnel du prêtre, ni de sa capacité à “animer la communauté, ni de sa formation académique. Elle dépend du sacrement, de ce que les théologiens appellent ex opere operato : la grâce agit du fait même que le sacrement est célébré valablement, indépendamment de la sainteté du ministre.

« Mais si Grillo a raison et que le prêtre n’est qu’“un chrétien ayant une fonction organisationnelle”, alors la grâce ne vient plus du sacrement, mais de l’“authenticité” de celui qui le célèbre ou de la “participation active” de l’assemblée. Et c’est là que s’ouvre une boîte de Pandore : si l’efficacité dépend du ministre et non du sacrement, pourquoi les femmes ne peuvent-elles pas célébrer l’Eucharistie ? Pourquoi un pasteur protestant bien formé ne pourrait-il pas le faire aussi ?

« Deuxièmement : le pape dit que le prêtre doit rester “ancré dans le témoignage apostolique reçu et transmis dans la Tradition vivante de l’Eglise, gardée par le Magistère”.

« Il ne s’agit pas d’une recommandation pieuse : cela rappelle que le prêtre n’invente pas sa doctrine, qu’il ne peut pas l’adapter aux modes culturelles, qu’il n’est pas maître du dépôt de la foi. Il est celui qui transmet – un canal, comme le dit Léon XIV dans une autre partie de la lettre : “Vous n’êtes pas la source, mais le canal.”

« Grillo, en revanche, propose implicitement le contraire. En niant que le prêtre ait une configuration ontologique particulière avec le Christ, il réduit son autorité à celle que la communauté veut lui reconnaître. C’est le modèle protestant : le pasteur est élu par la congrégation et peut être révoqué par elle. Il n’a pas de “caractère indélébile” qui le marque à vie. C’est un leader charismatique, pas un médiateur sacramentel.

« Troisièmement : Léon XIV utilise une expression que Grillo déteste probablement : “configurés au Christ”.

« Il ne dit pas “qui représentent le Christ” ou “qui agissent au nom du Christ”. Il dit “configurés”. C’est un terme technique emprunté à saint Thomas d’Aquin, qui explique dans la Summa Theologiae (III, q.63, a.3) que le sacrement de l’Ordre imprime un caractère, un sceau spirituel, qui “configure” le prêtre au Christ Prêtre.

« Ce n’est pas une métaphore. C’est de l’ontologie sacramentelle : quelque chose change dans l’être de l’ordonné, quelque chose qui ne disparaît jamais, même s’il devient hérétique ou apostat.

« Grillo ne peut pas réfuter cela sans rejeter ouvertement saint Thomas, le Concile de Trente et le Catéchisme actuel. Il préfère donc ne pas en parler. Il cite la première partie diagnostique de la lettre papale (qui lui convient), attaque le paragraphe sur l’“alter Christus” (qui le dérange) et passe sous silence tout le reste.

« Il y a non seulement une déviation doctrinale, mais aussi beaucoup de malhonnêteté. »

 

Grillo, c’est la vision protestante ; il ne veut pas de la messe comme le Calvaire rendu présent

La suite de la longue tribune d’Armando Rubio est tout aussi intéressante et va au fond de la révolution qu’entraîne le refus de voir le prêtre comme un alter Christus. Elle dénonce notamment le détournement de la pensée de saint Augustin, qui a parlé tout à fait traditionnellement du sacrement de l’ordre et qui se bornait dans son commentaire de l’Apocalypse à « la vision eschatologique du royaume de Dieu consommé, où tous les sauvés participeront au sacerdoce du Christ dans la gloire », et où « il ne parle pas de la structure ministérielle de l’Eglise pèlerine sur cette terre ». « C’est sur cette terre que le Christ lui-même a institué des apôtres avec une autorité spéciale, afin de pouvoir “faire ceci en mémoire de moi” », observe Rubio. D’ailleurs, Lumen Gentium affirmait que le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel diffèrent essentiellement, et pas seulement en degré.

Pour finir, encore une citation de ce bel article que je vous invite à découvrir en entier :

« Si Léon XIV a raison, ce que vous trouvez [à la messe] c’est le Calvaire rendu présent. Le prêtre disparaît, et à sa place agit le Christ lui-même, qui renouvelle son sacrifice rédempteur. La grâce ne vient pas de la foi de l’assemblée (même si cette foi est nécessaire pour la recevoir fructueusement), mais du sacrement lui-même. Et c’est pourquoi le prêtre, même s’il est pécheur, même s’il est fatigué, même s’il prêche mal, peut faire descendre Dieu du ciel sur l’autel. Car il n’agit pas en son nom. Il agit au nom du Christ. »

 

Jeanne Smits