C’est à la fois une tempête dans un verre d’eau et une gigantomachie déterminante. Olivier Nora, directeur de la maison d’édition Grasset a été licencié sans phrase par Hachette, sa maison mère. Le propriétaire de celle-ci est Vincent Bolloré. Simple détail de la vie des entreprises ? Vous n’y êtes pas. Nora était le parangon et le chouchou de ces élites de Saint-Germain des Prés qui font la pluie et le beau temps dans la culture française. Deux cents écrivains et intellectuels s’indignent dans une pétition, beaucoup changent d’éditeur. Libération dénonce cette « prédation » en Une. Bernard-Henri Lévy, alias BHL, longtemps arbitre des élégances culturelles à Paris et auteur maison de Grasset mène la danse. Il démissionne en condamnant comme il sait le faire. Cela pourrait n’être que ridicule, mais cela mérite un papier car cela signale la fin d’un monde.
Bolloré, un milliardaire parmi d’autres dans l’édition
Il y a plusieurs points de vue pour observer cette mini énorme affaire. D’abord le point de vue du milliardaire. La vertu reproche à Vincent Bolloré d’utiliser son argent dans l’édition et les médias : il aurait politisé la chaîne CNews, et viserait à politiser de même Hachette et Grasset. Etrange ! Les milliardaires politiques ne manquent pas dans la presse Française. Mathieu Pigasse et Xavier Niel se flattent d’y promouvoir une gauche décidée. Mais les adversaires de Bolloré accusent celui-ci d’être d’extrême-droite. L’étiquette tue. Le PC qualifiait De Gaulle de « général fasciste ». Où sont les preuves que Bolloré soit plus extrême que Pigasse ou Niel ? Lui se déclare « démocrate chrétien ». Quant à l’édition, il n’est pas le premier milliardaire à y mette les pieds. Le Tchèque Daniel Kretinsky a racheté le deuxième groupe d’édition français derrière Hachette, Editis. Et nommé à sa tête en janvier Denis Olivennes, ancien haut fonctionnaire multi-casquettes cogérant de… Libération, d’où est partie l’attaque massive contre Bolloré ! Le billard à bandes n’est pas si compliqué que ça, quand on connaît un peu Paris.
Entre pont d’or et relations, Olivier Nora vivait de Grasset
Quoi qu’il en soit, le propriétaire d’Hachette, accusé d’avoir provoqué un « séisme », a examiné les comptes de Grasset. Pas vraiment brillants. Le chiffre d’affaires est passé de 16,5 millions en 2024 à 12 millions en 2025, et le résultat opérationnel a été divisé par deux, de 1,2 millions à 0,6 millions. Olivier Nora passait pourtant pour un « gestionnaire ». Il est vrai qu’il gère bien ses affaires puisque sa rémunération annuelle est passée de 830.000 euros en 2024 à 1,017 million en 2025. Bolloré précise : « Cette rémunération payée par Hachette n’a été facturée que pour moitié à Grasset, améliorant ainsi les charges apparentes de Grasset et donc son résultat ainsi présenté. » En tout cas, cela prouve que les auteurs Grasset qui pétitionnent en faveur de Nora ne sont pas rancuniers. En bon éditeur, il payait la plupart avec un lance-pierre. On ne sait pas ce qui est plus beau, le désintéressement ou l’idéologie.
Ça, c’est Paris : les noces d’or entre BHL et Grasset !
Il y a un deuxième point de vue intéressant, celui de l’édition. Les pétitionnaires s’indignent qu’on remercie comme un malpropre une sorte de magicien de la chose que 26 ans de service avaient consacré. C’est bien exagéré. Non seulement Grasset vend moins, mais il vend un peu de la camelote. Le dernier patron qui s’intéressait à la littérature s’appelait Jean-Claude Fasquelle. Nora, lui, c’était plutôt les dîners en ville et les amitiés politiques. Il tient cela de famille, son père Simon avait commencé inspecteur des finances puis au cabinet de Pierre Mendès France, idole de la gauche comme il faut. Olivier aime papillonner dans Paris, exercer le rôle social de l’intellectuel. Comme l’autre monstre sacré de Grasset, son ami BHL avec qui il a signé en 2023 un article dans la Règle du jeu intitulé Les noces d’or de Bernard-Henri Lévy et Grasset. Où ils consignaient leurs discours tenus pour l’occasion. Nora déplorait de n’avoir pas été aux commandes quand BHL entra chez Grasset. L’amitié aussi est quelque chose de très beau.
Scandale : Boualem Sansal préfère Bolloré à BHL et Nora
Troisième point de vue, celui de l’auteur. Boualem Sansal a quitté Gallimard pour entrer chez Grasset. C’est par lui que le scandale est arrivé. Cet écrivain franco-algérien est resté un an dans les prisons algériennes pour délit d’opinion. Il a eu le temps de réfléchir. Il s’est senti mieux défendu par Bolloré que par Gaston Gallimard. Premier scandale : les médias comme il faut ont hurlé à sa « radicalisation » vers la droite ultra. Deuxième scandale, une fois chez Grasset, il a souhaité publier vite son témoignage sur les geôles de M. Tebboune. Cela se comprend, et tout éditeur le sait : il faut battre le fer quand il est chaud. Mais c’est là qu’Olivier Nora dit niet, on verra en novembre après les prix. C’est cette décision invraisemblable, anti-éditoriale, anti-commerciale, vexatoire pour l’auteur, qui a provoqué la crise avec Hachette et Bolloré.
L’argumentation en papier mâché des partisans de Nora
Pour toute explication Nora argue la spécifié du métier d’éditeur, le fait du prince. Il était empereur en son royaume. Non seulement c’est un peu court, mais c’est entrer dans une logique de patron, d’autorité, de pouvoir – donc aussi d’actionnariat. A ce compte il était forcément perdant, Hachette forcément gagnant. Il n’est pas impossible qu’il l’ait mesuré et choisi de partir en beauté, avec de belles indemnités et le soutien de Saint-Germain-des-Prés. Depuis, des sous-fifres et des journalistes qu’on ne nommera pas ont trouvé d’autres prétextes. « Sansal ne vendait pas. » C’est faux, des tirages dépassaient les cent mille quand l’auteur Grasset moyen est au-dessous de 2.500. « C’est un mauvais écrivain. » C’est possible, mais difficile à mesurer. Il a obtenu une foule de prix dont on fait grand cas : seraient-ils sans valeur ? Enfin, son texte serait « confus », au point qu’on aurait engagé quelqu’un pour lui donner forme. Impossible, là encore, de trancher. Mais il n’est pas rare qu’à côté du signataire d’un livre et du « documentaliste » qui l’aide à l’accoucher, passe en troisième rideau un employé de l’éditeur qui finit le travail. Et ce n’est pas cela qui influe sur la date de sortie du bouquin.
Derrière l’affaire Grasset : BHL, ses réseaux, Kretinsky, Olivennes, etc.
Toute l’argumentation fallacieuse et facilement réfutable des pétitionnaires rend le même son que l’indignation des médias dominants lors de la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public. Une caste dominante crie au blasphème quand on ose réduire son monopole. Et cette caste dominante est fortement organisée. Prenons Denis Olivennes, qui a lancé l’offensive anti-Bolloré dans Libération et conseillé Kretinsky dans le rachat d’Editis. Il compte dans l’édition un réseau très étendu dont bien sûr chez Grasset BHL et les siens, Herzog, Enthoven, etc. Mais ce n’est pas tout. Neveu du désastreux psy Claude Olivenstein, concubin du mannequin Ines de la Fressange, lycéen proche de la LCR, énarque, conseiller de Pierre Bérégovoy, young leader de la French American Foundation, il est passé par Air France, Numericable, Canal +, La Fnac, le Nouvel Obs. C’est le brillant sujet du Tout Paris arc-en-ciel, déterminé côté idéologie, plutôt cocktail côté style.
Du jour à la nuit pour BHL : chute d’une imposture
Cet enfant du XVIe est en cheville avec le richissime héritier d’un marchand de bois, BHL. Dont l’œuvre littéraire n’emballe personne, même si son premier bouquin, La barbarie à visage humain, a un peu surpris à gauche. Dont les pièces sont nulles. Et dont le film phare, Le jour et la nuit, où il a engagé Lauren Bacall et Alain Delon, est un monument d’humour involontaire que je recommande pour le Nanar d’or (GOAT). Mais il a son réseau à Paris et New York, ses affidés, sa revue, La Règle du jeu, il a été patron du Centre National du Cinéma, a eu l’oreille de plusieurs présidents de la République et a pesé longtemps sur la vie culturelle et politique française. C’est cette époque que ce vieux cheval fourbu regrette. Il mobilise aujourd’hui tous ceux qui en ont profité. Grâces soient rendues à Vincent Bolloré d’avoir donné un coup de pied dans cette vilaine fourmilière. On lui pardonnera pour cette BA d’être démocrate chrétien.











