C’est avec la bénédiction de Vladimir Poutine que le Sovintern, nouvelle internationale des gauches pro-Poutine, s’est réuni en forum à la Maison des Syndicats de Moscou du 26 au 28 avril. Cette coalition d’une centaine de partis de gauche et communistes pro-russes de quelque 70 pays à calqué son nom sur celui, historique, de l’Internationale communiste, le Komintern, mais avec une référence claire à l’Union soviétique, érigée en exemple sur tous les plans.
Lors de la séance plénière du lundi 27 avril, Poutine a été en effet le premier intervenant, à travers un discours de soutien et d’encouragements qu’il avait adressé aux participants et qui a été lu sur place. L’agence officielle RIA Novosti en a publié quelques extraits, notant selon celle-ci que la Russie s’efforce toujours de dialoguer avec les forces politiques nationales constructives et qu’il crée activement des mécanismes efficaces de coopération entre les parlementaires et les partis politiques avec les pays de l’OCS, des BRICS et de l’UEEA.
« La Russie est résolue à développer un dialogue fructueux avec toutes les forces politiques nationales constructives. Avec nos partenaires de l’Organisation de coopération de Shanghai, des BRICS et de l’Union économique eurasienne, nous mettons en place des mécanismes concrets d’interaction aux niveaux législatif et partisan », indiquait le message de bienvenue du président russe, qui insistait sur la recherche de la « justice sociale » qui réunit les différents participants.
Le Sovintern : claire référence au communisme soviétique
Comme lorsque la Russie se rapproche avec les droites nationales et crée des réseaux dont on peut constater l’efficacité à travers le crédit dont bénéficie Poutine dans ces milieux à travers le monde, le rapprochement avec l’extrême-gauche et les communistes prétend également favoriser le « développement souverain » et les « valeurs spirituelles et morales traditionnelles » mises en exergue par Poutine dans son message. Tout cela participe d’une même logique, d’une même praxis plutôt, mais l’exaltation de la lutte communiste qui est au cœur du Sovintern en dit long sur le fond de la pensée de Poutine, tout à fait disposé à exalter ce mouvement. Tout cela est cohérent : Poutine ne vient-il pas de rebaptiser du nom du Félix Dzerjinski, tortionnaire hors pair et organisateur de la première Terreur bolchevique l’Académie de formation des cadets du FSB ?
Trouver conjointement des solutions aux défis communs liés à la stabilité mondiale et régionale, au développement économique et social, approfondir les liens sociopolitiques multilatéraux grâce aux nouveaux formats de coopération interpartis et ainsi renforcer la confiance entre les pays et les peuples, voilà quelques autres mots-clés de l’adresse de Poutine.
De quoi s’agit-il au juste ? Le Sovintern, avec son slogan « Socialisme 2.0 », a été créé par une dizaine de « co-initiateurs » de différents pays, allant du Parti des travailleurs britannique au Front sandiniste du Nicaragua et au Parti communiste américain en passant par des mouvements nord-africains ou serbe. Mais on peut penser que le parti socialiste Russie Juste, dirigé par Sergei Mironov, a été l’acteur principal de ce rapprochement qui vise à proposer une alternative moderne au capitalisme, fondée sur les « réalisations de la civilisation soviétique » (sic).
Le Forum du Sovintern aligné sur Poutine
Russie Juste se présente comme une opposition de gauche à Poutine, mais son opposition est toute relative : Mironov ne s’est qu’épisodiquement présenté contre Poutine, lors d’élections présidentielles en 2004 et en 2012 et a, par ailleurs, apporté son soutien au président russe ainsi qu’à sa guerre contre l’Ukraine. VoxNR, média qui exalte Evola et Guénon, promoteur des écrits du gnostique Alexandre Douguine, s’est intéressé à l’événement, et on croit comprendre pourquoi : il y a des rapprochements à faire entre son paganisme populiste et la trame d’un événement comme le forum du Sovintern. VoxNR note que Vladislav Sourkov – le personnage qui a inspiré le film Le Mage du Kremlin – avait parrainé en 2006 la création de ce parti. Celui-ci a permis de donner « une apparence de pluralisme formel », constate le média, pour qui les candidatures de 2004 et 2012 ont « servi au Kremlin de soupape de sécurité dans un contexte de troubles sociaux ». Le soutien apporté à son tour par Poutine au Sovintern montre qu’on se trouve en réalité dans un même cadre. Ce n’est pas un hasard si le premier vice-président de Russie Juste est Alexandre Babakov, qui est également président du comité d’organisation du « Premier Forum international-socialiste Sovintern » et vice-président de la Douma d’Etat…
Là encore, on a vu le média de l’Institut Tsargrad, fondé par l’oligarque Konstantin Malofeev et dirigé par Alexandre Douguine, annoncer sur un ton approbateur le Forum en citant largement Babakov, et citer après son intervention au Forum Sergei Mironov, dont Tsargrad rapporte les déclarations en soulignant qu’il a évoqué « la nécessité de choisir une voie économique fondée sur la culture nationale et l’identité historique, en soulignant l’importance de la justice sociale ».
On y retrouve au fond le discours de Douguine (et de Poutine !) sur la multipolarité et l’égale valeur des civilisations et des religions qui doivent s’épanouir chez elles et dans leur zone d’influence. Ainsi Mironov a-t-il déclaré par vidéo-message au Forum : « La structure économique d’un pays est indissociable de son histoire, de son identité nationale et de sa culture, ainsi que des caractéristiques de ses institutions traditionnelles. Chaque nation doit choisir, de manière indépendante, libre et responsable, sa propre voie de développement. »
Le Forum du Sovintern fait la promotion du communisme historique
Pour le Lansing Institute, Russie Juste opère en proche coordination avec l’administration présidentielle russe, ayant un rôle actif d’instrument de la politique du Kremlin. Le think tank observe qu’un tel réseau international ne saurait exister en Russie sans l’approbation du Kremlin : « Ceci indique que le Sovintern n’est pas un projet indépendant, mais fait partie de la stratégie d’Etat russe », écrit-il, en le présentant comme un outil de guerre hybride. Mais on aurait tort de se réduire à cela seulement. Il s’agit bel et bien d’une résurgence approuvée du communisme aux 100 millions de victimes… au moins. Le modèle est clairement revendiqué : le Komintern, puis le Kominform, qui ont assis la domination de l’URSS sur le monde communiste naissant puis sur les avancées du communisme pendant les années de la guerre froide. On pense à une renaissance ou à une réactivation.
Le Lansing Institute veut y voir non pas une alliance idéologique authentique, mais une plateforme en vue d’opérations d’influence coordonnées par la modernisation des méthodes soviétiques, oubliant que par nature, le communisme n’est pas une idéologie mais une praxis dont la particularité est de s’adapter malgré et surtout à travers les contradictions pour faire advenir la Révolution.
Le parti co-fondateur serbe du Sovintern, le Mouvement des socialistes fondé par Aleksandar Vučić, se vante d’avoir montré par ce biais sa « réputation internationale croissante » et son rôle dans la « création de nouvelles alliances mondiales ». Bojan Vulin, président de la commission de la coopération internationale du Mouvement, a donné plus de détails : Sovintern représente selon lui la réponse organisée des forces socialistes et éprises de liberté du monde entier. Il a souligné que la lutte pour la vérité implique aujourd’hui également la lutte pour la préservation de la mémoire historique des peuples, ainsi que la résistance aux tentatives d’adapter le passé aux intérêts des centres de pouvoir.
Cette « lutte pour la vérité », on peut en voir la teneur sur le site du Sovintern qui se présente comme le « Musée en ligne des réalisations socialistes ». Avec des hommages particuliers à l’« URSS (1922-1981) » et sa réussite dans le domaine de la conquête spatiale, du nucléaire, à la « République Populaire de Chine (1949 jusqu’à nos jours) » créditée de « l’éradication de la pauvreté et de l’impulsion économique mondiale », et à la « République démocratique d’Allemagne (1949-1990) », « superpuissance économique et sportive »…
Le site du Sovintern, un musée hagiographique du communisme
Une partie importante de ce musée virtuel est dédiée à la rectification des « mythes » qui souillent la mémoire du socialisme – entre autres, l’importance du nombre de délateurs, présenté comme tout au plus équivalent au nombre de crimes punis annuellement, soit environ « 680.000 sur une population de 198 millions »… Une paille ? D’ailleurs les pauvres hères ne se voyaient pas envoyer au Goulag pour avoir simplement raconté une blague : parfois un tel plaisantin était dénoncé par un des délateurs visés plus haut, mais on découvrait alors des faits de « vol, espionnage, sabotage etc. » qui aboutissaient au jugement des coupables. Ouf !
On y apprend que loin d’avoir imposé l’égalité, le communisme avait instauré un système ou les mieux rémunérés gagnaient « plusieurs fois davantage » que les petits employés. Qu’on se le dise : « Le communisme ne s’empare pas des possessions personnelles mais propose la socialisation des moyens de production, de manière à éliminer les super-riches qui profitaient du travail sous-payé. » Oubliées, occultées la misère de l’esclavage communiste et la richesse de la Nomenklatura… Quant aux datchas de Staline, elles ne lui appartenaient pas. Il ne pouvait ni les vendre, ni les louer : c’étaient simplement des instruments de travail, affirme Sovintern. Le Rideau de fer est bien sûr une invention de l’Occident et le pacte germano-soviétique, le résultat du manque de garanties de sécurité proposées par Londres et Paris alors que l’Union soviétique était entourée de « voisins hostiles : la Pologne, les Etats baltes, la Finlande, la Roumanie ». Le pacte Molotov-Ribbentrop ne fut donc que le résultat d’une « décision déplaisante mais pragmatique » que dut prendre le pouvoir soviétique… Le site ajoute : « L’Etat socialiste a dû s’allier au régime fasciste, car les démocraties capitalistes n’étaient pas disposées à engager un dialogue sur un pied d’égalité, confirmant ainsi que le fascisme n’est rien d’autre que le capitalisme dépouillé de son masque démocratique. »
Quant à la Tchéka et au NKVD, ils combattaient d’abord « les crimes criminels », les troïkas ne sont entrées en action qu’en raison de l’explosion « du banditisme, des meurtres et des viols » en 1918, puis de la contrefaçon de monnaie et de la présence de « gardes blancs »…
Le « débunkage » du « mythe » sur la « répression et la persécution des croyants, de la religion et de la foi, des prêtres et du clergé » mérite d’être rapporté in extenso :
« En ce qui concerne la religion et l’Eglise en URSS, les politiques ont évolué au fil du temps, mais la foi et la religion en tant que telles n’ont jamais été officiellement interdites. Les croyants qui n’étaient pas membres du Parti ou du Komsomol n’étaient pas exposés à des poursuites pénales ou administratives du simple fait de leur foi. Seule l’utilisation de la religion à des fins d’activités contre-révolutionnaires et visant à saper le pouvoir soviétique était interdite. Les dirigeants du pays estimaient que la religion devait disparaître progressivement et naturellement grâce à l’éducation scientifique de la population.
« Lénine et Staline s’opposaient tous deux à ce que l’on heurte les sentiments des croyants, car cela ne faisait que renforcer le fanatisme religieux. En 1923, le Comité central a formellement interdit les arrestations de “nature religieuse” et la fermeture d’églises pour des raisons de formalités d’enregistrement. La résolution soulignait que le succès dans la lutte contre les préjugés religieux ne dépendait pas de la persécution, qui ne faisait que renforcer la foi, mais d’une approche pleine de tact, d’une critique patiente et d’une explication historique sérieuse de l’essence de la religion. En conséquence, contrairement à la Russie prérévolutionnaire, le Patriarcat de Moscou de l’Eglise orthodoxe russe fut rétabli en URSS. »
Du « tact », on vous dit !
Avec la bénédiction de Poutine, la naissance d’un réseau social « confidentiel » (!)
Et de la « vérité »… Sovintern rendra prochainement accessible un réseau social privé fonctionnant à l’intelligence artificielle qui assurera une confidentialité totale à ses utilisateurs, choisis uniquement par cooptation cependant. Le tout sur fond d’images flatteuses de Lénine promettant un bel avenir à une plantureuse demoiselle. Sovintern se veut le réseau social de la « Vérité ». La Pravda en version numérique… Un robot IA nommé « Comrade » couronnera le tout en répondant à toute question sur fond de socialisme.
Les invités et intervenants du Forum de Sovintern – un neveu de Fidel Castro, l’ex-président de Bolivie, Evo Morales, des indigénistes, des décoloniaux, beaucoup d’Africains, des journalistes du groupe « Journalistes étrangers pour la Russie », mais aussi des leaders communistes britanniques et américains. Beatriz Bissio, Brésilienne qui est présentée comme incarnant « l’esprit de Bandung » des colonies de jadis du « Sud Global » réunies en 1955 au service de la « libération nationale » à un moment fort de la décolonisation (fomentée, financée, assistée militairement par Moscou, faut-il le rappeler), est emblématique de ces participants. Elle cumule le militantisme « pour la planète » et pour le socialisme international qui est ouvertement recherché sous l’égide du Kremlin. Tout cela est bien en réseau.
Le Forum du Sovintern s’est achevé avec une série de « Déclarations » accessibles en plusieurs langues sur le site du mouvement : on y trouve, pêle-mêle, une condamnation de l’agression contre l’Iran, une demande de levée du blocus économique, commercial et financier de Cuba, une demande de soutien pour la République démocratique populaire de Corée, la revendication de l’indemnisation de l’héritage du colonialisme et du néocolonialisme en Afrique, la libération immédiate du président légitime du Venezuela, et enfin un appel au « règlement de la crise autour de l’Ukraine » par la « dénazification et la démilitarisation » de cette dernière.
Qui a dit que le communisme soviétique était mort ?











