
La mémoire d’un pays et la manière dont elle est transmise, on le sait, est chose hautement politique : en Russie elle prend un tour de plus en plus favorable à l’époque de l’URSS. Cela n’est pas nouveau mais la propagande s’intensifie ces derniers temps et les exemples se multiplient, comme le souligne un article passionnant publié ce jour par le quotidien espagnol El País. Le journaliste Javier Cuesta y pose une question de fond : aurait-on omis de saisir l’importance, en 2024, du décret 1564 du 20 juin pris par le Premier ministre Mikhaïl Michoustine qui imposait une réécriture du « concept de la politique étatique pour la préservation de la mémoire des victimes de la répression politique » ? En tout cas, depuis lors, les exemples de mise en œuvre de cette nouvelle vision se multiplient.
Le cas le plus spectaculaire remonte au 22 avril dernier, avec la décision de Vladimir Poutine de baptiser l’académie du FSB, héritier direct de la Tchéka, du NKVD et du KGB, du nom de son fondateur historique : Félix Dzerjinski. L’académie du KGB portait déjà son nom, mais celui-ci avait été quelque peu gommé depuis la chute de l’URSS, même si Poutine a continué de marquer sa mémoire en participant aux anniversaires célébrés à la Loubianka. Le voici revenu en force, le premier organisateur de la terreur bolchevique avec ses innombrables victimes reprend sa place comme exemple pour les élèves candidats aux services : le décret de Poutine salue « la contribution exceptionnelle de F. Dzerjinski à la sécurité de l’Etat ». « Le créateur de la Tchéka invitait les bourreaux qu’il recrutait lui-même à “faire souffrir leurs victimes le plus possible, le plus longtemps possible” », rappelle volontiers Bernard Antony.
La propagande soviétique veut effacer la mémoire de la terreur
La mémoire de Katyn n’est pas épargnée. Une nouvelle exposition, qui vient tout juste d’être installée par le gouvernement russe à proximité des fosses communes où plus de 4.000 Polonais furent exécutés par le régime soviétique en 1940, commémore les 8.000 victimes de la Grande Terreur stalinienne de 1937 et 1938 et ses purges aux millions de morts. Le massacre des Polonais fut longtemps imputé par les Soviétiques aux nazis, alors même qu’il eut lieu quand était en vigueur le pacte Molotov-Ribbentrop, la grande alliance des communistes soviétiques et des nazis., Néanmoins, et à la suite de rapprochements avec la Pologne depuis 2010, l’exposition sur place désignait clairement la responsabilité soviétique dans cette tuerie liée à l’élimination de l’élite intellectuelle et militaire polonaise par les Soviétiques.
La nouvelle exposition parle plutôt de « dix siècles de russophobie polonaise » et de « nazis ukrainiens », en passant bien sûr sous silence le pacte Molotov-Ribbentrop, si longtemps ignoré d’ailleurs dans les commentaires médiatiques et les programmes scolaires en France quand il était mal vu d’être anticommuniste (du côté du Kremlin, le tabou est légal puisqu’en Russie aujourd’hui, l’évocation du pacte germano-soviétique peut valoir des poursuites pénales pour « réhabilitation du nazisme »). On y lit encore que pour les Russes, « la Pologne a été une source constante de danger ». Il est donc question de « conquêtes polonaises » et de « libérations russes » au cours de l’histoire : la mise en place d’un régime soviétique en Pologne après la Seconde Guerre mondiale est indiquée comme en faisant partie. Si l’exposition évoque la signature d’un pacte de non-agression de Varsovie avec Berlin en 1934, il n’est pas fait mention d’un pacte similaire qu’elle avait signé avec Moscou en 1932.
Egalement la semaine dernière, le Kremlin a fait démonter pour la première fois un monument commémorant la répression politique soviétique. Cela s’est passé à Tomsk, en Sibérie occidentale.
La Russie de Poutine remplace le musée du Goulag par celui du « génocide du peuple soviétique »
En 2024, les autorités fermèrent le musée de l’histoire du Goulag de Moscou. On apprend ces jours-ci qu’il rouvrira cette année en tant que musée du génocide du peuple soviétique. Il n’y sera plus du tout question de la sanglante répression soviétique, avec ses millions de victimes et ses centaines de camps de concentration, mais plutôt du « massacre colossal perpétré par le nazisme pendant l’invasion de l’URSS », souligne l’article d’El País.
L’association internationale Memorial, qui enquête sur les crimes de l’URSS et rend hommage aux victimes du communisme soviétique vient quant à elle de se voir déclarée organisation extrémiste. Après avoir été inscrite au registre des agents étrangers en 2016, la question de son interdiction a été posée à la Cour suprême russe qui, ayant accepté début avril d’examiner une requête en ce sens, l’a désignée le 9 avril comme « extrémiste » et « antirusse » lors d’une audience à huis-clos qui était même interdite à l’avocat de l’association. La décision criminalise officiellement ses activités et ses soutiens. Le Monde rapportait des propos de la responsable du service juridique de Memorial, Natalia Sekretarieva : « Ceux ayant participé à des événements comme la cérémonie annuelle du “Retour des noms”, en hommage aux victimes des répressions soviétiques, peuvent craindre dorénavant d’être accusés, même rétroactivement, de “complicité” d’extrémisme et exposés à de lourdes poursuites judiciaires, note-t-elle. »
La nouvelle propagande soviétique s’appuie sur un décret de 2024
C’est Memorial précisément qui désigne le décret 1564 comme étant à la racine de cette mise en pratique de la mémoire. Rédigé de manière vague, dénonce l’opposant Boris Vishnevski, le décret prévoit une révision de la réhabilitation des victimes, qui donnera lieu à des actions précises entre 2027 et 2029. Au cœur des nouvelles règles de la mémoire historique, il y a l’idée que les répressions soviétiques ne furent pas massives et que des prisonniers politiques bénéficièrent d’« amnisties » à l’époque.
Quant à la répression, elle est réduite selon la propagande qui ne fait que s’amplifier à des actes nécessaires pour que le pays pût vivre malgré la menace constante de l’Occident.










