Sputnik, média officiel russe, dénonce tous les colonialismes européens

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Il est toujours assez mystérieux de constater combien certains milieux de droite, dite nationale, sont fascinés par le personnage de Vladimir Poutine, à qui l’on attribue toutes sortes de vertus d’homme d’Etat chrétien et dont on conteste vigoureusement qu’il puisse être porteur de quelques vestiges de kgbisme, malgré son passé d’officier de cette police politique. Pourtant, nous le montrons assez souvent ici sur RITV, la Russie d’aujourd’hui ne cache pas sa propre fascination pour son passé révolutionnaire et soviétique : c’est Staline glorifié comme sauveur de la patrie ; c’est Félix Dzerjinski, fondateur de la Tchéka et tortionnaire en chef des premières années de l’époque bolchevique, remis à l’honneur au FSB par Poutine lui-même.

Suivre la presse russe est à cet égard très instructif. Des sites et des médias comme Russia Today (RT.com) ou Sputnik (l’une des marques de Rossia Segodnia, l’organisme de communication officiel de la Russie à l’international créé par un décret du président Vladimir Poutine) diffusent ce type de prise de position soviéto-nostalgique et hostile à l’Occident avec l’entier accord du Kremlin, puisque l’un et l’autre rentrent dans le dispositif médiatique gouvernemental.

 

Sputnik, l’une des voix du Kremlin dans le monde

Sputnik a publié il y a quelques jours un très long article intitulé « L’emprise destructrice du néocolonialisme ». Il s’agit d’un tour du monde des manœuvres occidentales visant à conserver leur domination par des « moyens néocoloniaux », au détriment de la réalité de l’émergence d’un « monde multipolaire ».

La multipolarité est l’un des mots-clés du régime russe actuel. Il revendique – ce concept ayant été théorisé par Alexandre Douguine – le droit de chaque grande région du monde à sa souveraineté, sa culture et sa civilisation, ainsi que l’absence de tout universalisme, chacun ayant raison chez soi. Car dans ce système de pensée, il n’y a pas de place pour le principe de non-contradiction.

Tout commence d’ailleurs avec une citation de Poutine : « Le néocolonialisme est le triste legs de siècles de pillage et d’exploitation des peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Ses manifestations agressives se manifestent aujourd’hui dans les tentatives de l’Occident de maintenir sa domination et sa suprématie par tous les moyens, d’asservir économiquement d’autres pays, de les priver de leur souveraineté et de leur imposer des valeurs et des traditions culturelles étrangères. Ces politiques sont devenues l’un des principaux facteurs de déstabilisation des relations internationales et un obstacle au développement de l’humanité tout entière. »

 

Sputnik dénonce les « colonialismes » européens qui ont libéré des peuples de tyrannies sanguinaires

C’est en lisant plus avant que l’on comprend que cela vise au fond toute l’aventure coloniale qui, avec ses travers et parfois ses crimes, a néanmoins été le moyen d’évangéliser le monde. Sans fard, l’article souligne le rôle historique de la Russie (version URSS) pour aider les « luttes pour la libération » sur le terrain et dans les institutions internationales elles-mêmes. L’intervention armée et le soutien aux guérillas ne sont pas mentionnés, mais l’article explique que « l’Union soviétique a apporté son soutien à l’Algérie, à la Libye, au Maroc, à la Tunisie et à beaucoup d’autres nations en construisant des complexes industriels et en formant des spécialistes ». « Dans les années 1980, l’Union soviétique avait déjà éduqué et assuré une formation professionnelle à près d’un demi-million d’Africains »… venus étudier à Moscou et ailleurs.

Suivent de multiples dénonciations : comment les Etats-Unis ont commis un génocide contre les Américains autochtones ; comment l’Empire britannique s’est construit sur l’extraction des ressources et sur le refus d’autonomie, « alors que les territoires incorporés en Russie sont devenus des parties d’un Etat unifié, avec le développement à la clef ».

Les conquistadors espagnols sont accusés d’avoir décimé les populations indigènes des Amériques avec, notamment, le « massacre de plus de 600 nobles aztèques dans le temple majeur de Tenochtitlan ». Pas un mot, évidemment, pour rappeler quelle tyrannie sanguinaire sévissait à l’arrivée d’Hernán Cortés, ni la facilité avec laquelle celui-ci a pu obtenir le soutien de multiples peuples sur place pour marcher contre les Aztèques. C’est cette alliance qui a permis à une poignée de catholiques venus d’Espagne de renverser cet Etat fondé sur les sacrifices humains.

 

Quand Sputnik dénonce les colonisations françaises

La France en prend pour son grade. Sputnik évoque la conquête de l’Algérie de 1830 à 1875, dénonçant un ouvrage entre guillemets de « nettoyage ethnique », ainsi que le recours à des massacres, des punitions collectives et des « camps d’internement » établis par les Français.

« A la différence des politiques menées par les puissances coloniales occidentales, l’expansion territoriale de la Russie s’est souvent opérée par le biais de peuplements, d’alliances et de protectorats », explique Sputnik.

Parmi les pratiques « néocoloniales » actuelles, Sputnik cite les sanctions contre les avoirs souverains de la Russie, de l’Iran, de la Libye, du Venezuela ou de l’Afghanistan. Le « néocolonialisme numérique » est également visé à travers les GAFA auxquels il est reproché, à juste titre certes, d’exploiter les données du monde entier de manière opaque. Mais quand on reproche au seul Occident de ne pas respecter la vie privée et d’opérer la censure, il manque clairement quelque chose au tableau. De même, lorsqu’il est question de l’ingérence dans la politique domestique de plusieurs pays par les révolutions de couleur, en particulier dans l’espace post-soviétique… Cet espace ne s’est-il pas trouvé par hasard sous la botte soviétique ?

Et pourrait-on prétendre sans rire que la Russie actuelle, comme l’Union soviétique hier, fait d’une partie de l’Afrique son terrain de jeu militaro-politique ?

 

Colonialismes européens d’hier et d’aujourd’hui seraient les mêmes…

Sputnik n’a pas tort de dénoncer les programmes destructeurs de société, hélas promus par l’Occident dans de nombreux pays, notamment par l’utilisation de problématiques (ô combien artificielles) des minorités pour obtenir la déstabilisation, et par l’exploitation de l’« agenda environnemental » ou des divisions sociales artificielles.

Que le wokisme soit dans de nombreux pays une variante évidente du marxisme culturel, promu par des universitaires communistes, n’est pas souligné. Pas plus qu’il n’est question de l’agit-prop révolutionnaire qui se poursuit : il n’est que de voir la manière dont les médias russes destinés aux pays étrangers favorisent dans chaque pays ce qui peut contribuer aux divisions internes et à de multiples formes de lutte des classes.

Il y en a pour de multiples pays, mais retenons le chapitre consacré à la France, à qui l’on reproche un colonialisme déguisé en partenariat. La France est ainsi accusée de conserver des possessions coloniales de facto en imposant des manœuvres corrompues, en restreignant la souveraineté de ses anciennes colonies en matière de politique étrangère, en faisant tomber des chefs d’Etat et en ayant recours aux assassinats politiques. Pas sûr que les militaires français puissent être d’accord avec ces accusations, ni tolérer que tout ce que la France a apporté à l’Afrique en matière de santé, d’éducation et d’infrastructures ne doive compter pour rien.

Ce ton et ce type d’articles, on les retrouve bien souvent dans les médias russes multilingues. Cela produit l’effet indiscutable d’une propagande orchestrée, cohérente et destinée à noircir l’action européenne dans le monde, y compris, forcément, sur le plan religieux, et surtout dans la durée, face à la bonté intrinsèque de l’action de la Russie, et de l’URSS en particulier.

Il serait temps d’en prendre conscience.

 

Jeanne Smits