Plus de 1.800 professeurs de mathématiques et de sciences à l’Université de Californie, nous vous le signalions ici, ont signé récemment une lettre mettant en évidence l’impréparation de leurs étudiants de première année, qui ont à peine les compétences de lecture et d’arithmétique d’un élève de collège. Mais ce n’est qu’un épisode d’une longue série dont il est tentant de dire qu’elle a commencé avec les débuts de l’école. Il est vrai que les complaintes des enseignants ne datent pas d’aujourd’hui : la ritournelle sur le niveau qui baisse a traversé les siècles, sinon les millénaires.
Cependant, il y a aujourd’hui tout de même quelque chose de totalement nouveau. Les professeurs qu’on interroge vous parlent parfois d’un effondrement qui se constate en l’espace de 5 ou 10 ans.
Alors que les études et les cris d’alarme se multiplient, le magazine The Economist a cherché à aller plus loin en analysant notamment les résultats d’une étude de l’OCDE auprès de 160.000 personnes, dont les résultats ont été publiés à la fin de 2024.
Mais pour donner un peu plus de contexte, rappelons ces informations récentes au sujet de jeunes Américains arrivant à l’université.
Lecture et maths : des étudiants ont des niveaux attendus à 10 ou 14 ans
En novembre, c’est l’université de San Diego en Californie qui publiait un rapport effarant, aux termes duquel le nombre de nouveaux étudiants qui y arrivent avec des compétences en mathématiques inférieures à ce qu’on attend au lycée avait été multiplié par 30 en l’espace de cinq ans, pour représenter plus de 12 % du total. Parmi ces derniers, 70 % avaient à peine le niveau normal d’un jeune de 14 ans.
La lecture est elle aussi affectée. The Economist évoque ces professeurs qui s’arrachent les cheveux devant des étudiants qui semblent incapables de finir un livre (j’ai reçu le même type de témoignages au sujet d’étudiants en master de littérature il y a plus de 15 ans en France). Même à Harvard, des professeurs dans le domaine des humanités s’obligent à abréger les textes qu’ils donnent à leurs étudiants, Comme ils l’ont indiqué dans un rapport interne en octobre dernier, les étudiants arrivent dans l’université la plus célèbre des Etats-Unis « ayant moins d’expérience pour lire des textes complexes et moins de capacité à se concentrer et à maintenir leur attention » que leurs prédécesseurs. Et ils « ont du mal avec des lectures que les étudiants maîtrisaient sans peine voici dix ans seulement ».
Mais tout cela ne rend pas compte d’une tendance globale. Pour y voir plus clair, The Economist s’est appuyé sur une étude réalisée tous les dix ans par l’OCDE pour évaluer les compétences des adultes centrée sur la lecture et les mathématiques, allant du plus élémentaire à la capacité d’un adulte d’analyser un texte plus complet ou des graphiques. L’originalité consiste ici à avoir travaillé sur les seuls résultats des moins de 35 ans scolarisés au moment du test dans une forme ou autre d’enseignement supérieur, dit « tertiaire », communiqués par l’OCDE.
Ces étudiants de l’OCDE de plus en plus incompétents
Si la plupart des personnes testées s’en sortent bien, dans les pays riches, 8 % des étudiants en moyenne ont une capacité de lecture qu’on attendrait d’un enfant de 10 ans. Idem pour les mathématiques. Cette proportion a augmenté en 10 ans, et le nombre de très mauvais lecteurs a doublé sur la même période. Les résultats diffèrent assez fortement d’un pays à l’autre.
En France, les résultats épouvantables en lecture ne concernent pas moins de 5 % des étudiants de moins de 35 ans. En mathématiques, on frôle les 10 %. Les Etats-Unis comptent 13 % de nuls en lecture et près de 18 % en mathématiques. Encore faudrait-il voir le contenu des tests, l’expérience ayant montré à quel point ceux-ci sont d’un niveau parfois affligeant, où la lecture de quelques lignes banales assure déjà un nombre non négligeable de points.
Mais si l’effondrement du niveau est ainsi quantifiable, encore faut-il savoir pourquoi The Economist évoque les fermetures d’écoles à cause du covid, ainsi que les quarantaines à répétition à la même époque. Pour Jessica Hooten Wilson, qui enseigne à Pepperdine University en Californie, on a eu l’impression, au cours de la période ayant immédiatement suivi cette crise, que certains élèves « n’étaient jamais allés au lycée ».
Lecture et maths : la plongée de la France et des USA
Mais ce n’est pas du tout la seule raison de la chute du niveau. D’autres études, que ce soit aux Etats-Unis sur le plan national ou du côté des évaluations PISA, montrent que la chute a vraiment commencé vers 2010-2012. Certains pays sont plus affectés que d’autres par ce qui semble être un mouvement de fond, et la France en fait partie.
The Economist signale, miracle, qu’il n’est pas incongru d’évoquer le rôle d’une immigration croissante, puisque « les nouveaux venus ont tendance à être moins bons que les élèves de souche » et qu’ils ont davantage de chances de parler une autre langue chez eux qu’à l’école. Le journal semble moins prêt à croire aux changements de programme qui remplacent les compétences solides d’autrefois par des compétences « non techniques mais vides de sens ».
Le journal soutient également l’idée que l’utilisation des réseaux sociaux est en train de recâbler nos cerveaux, et ce d’une manière nouvelle et autrement plus grave que ce qu’on pouvait reprocher à l’omniprésence des écrans de télévision et de jeux vidéo. Cela se mesure dans le fait que seuls 37 % des enfants de 9 ans aux Etats-Unis affirment lire des livres pour le plaisir, contre près de 60 % dans les années 1990. Cette tendance se note aussi dans des groupes d’âge plus élevé, puisqu’un nombre croissant de personnes n’a plus guère l’occasion de lire des textes longs et complexes.
Les étudiants en université de l’OCDE recrutés de façon toujours moins sélective
Or, tout cela va de pair avec des critères d’admission de plus en plus laxistes dans les universités, y compris celles qui jouissent d’une vraie liberté de sélection, note The Economist. Et ce fait pourrait s’accentuer dans les pays riches, où le nombre de jeunes décroît en même temps que chute la natalité, ce qui pourrait inciter à abaisser encore le niveau d’entrée. Aux Etats-Unis, cela s’est compliqué encore par un très large abandon des tests d’entrée normalisés, dans un pays qui n’a pas un système uniforme d’examen de fin de lycée.
Le recours aux tests a été largement abandonné au moment du covid-19, mais la discrimination positive a elle aussi joué un rôle, puisqu’on accuse les tests normalisés de défavoriser les élèves noirs et latinos dans la mesure où ils les réussissaient moins bien en moyenne que les Blancs et les Asiatiques. Pire : le fait que seuls dix pour cent des candidats à l’université s’y soumettent désormais permet en pratique aux universités de déterminer elles-mêmes la composition ethnique du corpus de leurs étudiants, et ce malgré une décision de la Cour suprême en 2023 qui a interdit ces pratiques.
A quand le remplacement des étudiants incompétents par l’IA ?
Et l’IA dans tout ça ? Sa fabuleuse expansion en l’espace de quelques années a été accompagnée d’un double constat : la montée des notes à l’école, et notamment au lycée, facilite l’entrée dans l’enseignement supérieur, et elle est imputable au moins à l’utilisation de ChatGPT et autres grands modèles de langage, mais aussi à l’utilisation directe de l’IA pour la rédaction de dissertations d’entrée.
Jadis, des candidats pouvaient faire appel à un parent ou un professeur pour les aider, voire pour rédiger leur texte. Aujourd’hui, la triche s’est répandue de manière totalement inédite puisqu’il suffit de faire cracher son texte de candidature par une machine, de telle sorte que cette évaluation a une valeur voisine de zéro, selon le journal.
L’utilisation de l’IA se poursuit d’ailleurs tout au long du cursus universitaire, où l’on compte de plus en plus de bonnes notes et de mentions alors qu’une proportion croissante des étudiants avoue céder aux sirènes de l’intelligence artificielle.
La prochaine étape sera celle où l’utilisation de l’IA ne sera plus considérée comme une manière de frauder le système, mais comme l’outil efficace qu’il suffit de savoir utiliser, alors que les êtres humains n’ont plus besoin d’être eux-mêmes porteurs de connaissances, de pensées, de réflexions.
On aurait voulu déclasser l’intelligence humaine, on ne s’y serait pas pris autrement.











