Et maintenant, le chant grégorien « fabriqué » par l’IA

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C’est la mode actuellement de se servir des intelligences artificielles pour « créer » des chants grégoriens fabriqués de toutes pièces par l’IA. Tout nouveaux, bien sûr, ils n’ont d’autre lien avec le riche trésor de ce chant spécifique de l’Eglise latine qu’une ressemblance de façade. Selon les cas, on constate l’utilisation de textes existants ou d’un pseudo-latin plus ou moins heureux. Voilà qu’arrive en effet la singerie de la liturgie et, par le même fait, l’idée qu’il est possible de faire réinventer par la machine quelque chose d’aussi précieux et d’aussi inspiré que l’office divin.

L’IA se mêle de tout, en effet. D’autres lui demandent de présenter des images d’art sacré, mais qui n’ont rien de sacré, n’exprimant qu’une sorte de moyenne statistique de l’iconographie religieuse, avec en prime le plus souvent une dose massive de mauvais goût. Il n’y a là aucun culte rendu, aucune dimension spirituelle. Mais l’homme s’imagine pouvoir honorer Dieu et ses saints à travers ce langage artistique par définition inhumain.

Pour ce qui est du grégorien, j’ai fait une tentative de production d’un tel chant par l’IA. Le résultat était tout sauf convaincant, marqué par des sonorités médiévales et une rythmique qui n’a rien à voir avec la phrase grégorienne. Sans doute peut-on obtenir mieux en écrivant de meilleurs prompts, mais réussie ou non, une telle œuvre est par nature une contrefaçon et un détournement, encore un, du don de Dieu.

 

Le chant grégorien fabriqué par l’IA, la dernière coqueluche d’Internet

Il faut ajouter que le chant est exécuté par des voix tout aussi factices, simulées par l’intelligence artificielle, alors que le chant grégorien est précisément fait pour être chanté par des fidèles dans un objectif d’adoration, et non de performance artistique. Dans sa version la plus haute, le grégorien est d’ailleurs le chant des âmes consacrées qui renoncent aux biens terrestres pour contempler et chanter la gloire de Dieu.

EWTN News consacre un article à cette tendance à travers la plume de Kate Quiñones, qui rappelle : « Ce chant n’est pas quelque chose qui se consomme comme les réseaux sociaux ou de la nourriture. C’est au contraire une manière d’adorer et de prier, comme le rappellent les théologiens et les musiciens catholiques. »

Le père Ricky Manalo, compositeur et spécialiste de la liturgie, prêtre pauliste interrogé par la journaliste, abonde en ce sens : « Le chant grégorien n’est pas seulement une forme esthétique ; il fait partie intégrante de la tradition vivante de la prière chantée de l’Eglise, tout comme la musique gospel est une tradition vivante pour de nombreux catholiques afro-américains, ou encore les mélodies pentatoniques pour de nombreux catholiques d’Asie de l’Est… Sa beauté est en rapport non seulement avec sa sonorité, mais avec ses racines liturgiques, scripturaires et culturelles. »

 

Le chant grégorien, un don inspiré en vue du culte qui plaît à Dieu

De fait, le grégorien n’est pas un art développé au Moyen Age dans le cadre de la chrétienté occidentale, selon les goûts et les canons de beauté de cette dernière. C’est un chant liturgique qui s’appuie sur les psaumes tels qu’ils étaient chantés par les Hébreux avant la venue du Christ et qui a été transmis et sublimé dans la liturgie la plus sublime qui rend présent le Fils de Dieu et rend le culte en vérité. Il est la voix de l’Eglise, il chante dans l’Eglise latine le culte voulu par Dieu, il est le fruit de l’inspiration divine… Et non une fabrication artificielle faite pour tromper autant que pour plaire.

Dom Gérard, fondateur du Barroux, en parlait ainsi dans La Sainte Liturgie, évoquant au sujet de l’office chanté par les moines le « bonheur… de devenir le chantre de la gloire divine et de recevoir comme par avance quelque rayon de cette lumière d’en haut ».

« C’est ainsi que le moine, au moyen des symboles, signes, sacrements et sacramentaux, entre dans la jubilation de l’Eglise, à travers le drame sacré d’une liturgie immémoriale, latine et grégorienne… l’expression liturgique, parce qu’elle transcende les modes et les particularismes est, par essence et par vocation, parfaitement adaptée à ce que l’homme porte en lui de plus essentiel et de plus profond : l’instinct du sacré, la soif de l’adoration. Ce qui n’est jamais monté vers Dieu ne descendra jamais vers les hommes. “Celui qui est de la terre est terrestre et terrestre est aussi son langage” (Jean 3, 34). Le langage liturgique doit descendre de Dieu, si nous voulons qu’il nous fasse monter vers Lui », écrivait-il encore.

Quelle est l’origine du chant grégorien ? Kate Quiñones cite le père Basil Nixen, de l’abbaye de San Benedetto in Monte à Norcia qui célèbre la liturgie traditionnelle. Il évoque une synthèse musicale du chant romain et du chant gallican.

 

L’« art » fabriqué par l’IA ne peut être sacré

Giorgio Navarini, fondateur et directeur du groupe catholique Floriani Sacred Music, rappelle que le chant grégorien trouve ses origines dans le Temple hébreu : « La psalmodie chantée, les lamentations et les hymnes formaient une part significative de la vie liturgique hébraïque, à la fois à la synagogue et au Temple. » Il rappelle également que ce qui a changé au Moyen Age est la notation de ce chant, ce qui lui a permis de se répandre.

« Les mélodies sacrées de ce chant étaient écrites par des hommes et des femmes inspirés par le Saint-Esprit. Chaque fois que nous les chantons, nous permettons au Saint-Esprit de posséder nos cœurs afin d’entrer plus pleinement en communion avec Dieu dans la prière. Par le Fils divin, la voix du Christ priant son Père se mélange avec la nôtre, nous permettant d’unir notre voix à la sienne et de participer à son intercession sacerdotale pour la rédemption du monde », ajoute-t-il.

Il a rappelé la dimension particulière de ce chant sacré, « une forme d’art qui reflète directement les mouvements intérieurs de l’âme, à la différence des autres formes d’art, ce qui lui confère un pouvoir unique d’union avec la prière : le chant a le pouvoir d’élever l’âme vers le divin. Il ne ressemble à aucune autre musique dans ce monde et offre véritablement une porte ainsi qu’un aperçu de la vie de l’au-delà ».

Il va de soi qu’aucune composition mécanique ne peut exprimer de cette manière le mouvement de l’âme vers Dieu, et ce même s’il atteignait une certaine perfection. Justement, les voix des moines, des moniales, des clercs, des religieuses, mais aussi des simples fidèles, offrent à Dieu, dans leur imperfection même, la louange du cœur et de l’âme. Car les hommes sont faits pour connaître, aimer et servir Dieu. Le bénédictin qui se lève au milieu de la nuit pour chanter Matines offre à Dieu sa voix fatiguée, mais riche de ce sacrifice du sommeil. Ces religieuses ou ces séminaristes qui chantent un Salve Regina solennel à la lueur des cierges avant de se retirer pour la nuit sont apaisés par la beauté de la mélodie ; mais c’est aussi, et d’abord, à Marie qu’elle s’offre dans sa splendeur.

A ce titre, la musique grégorienne fabriquée par l’IA est avant tout un détournement de sens. Le grégorien est fait pour élever jusqu’à Dieu, l’IA ne peut proposer qu’un succédané. Ce serait moins grave si les hommes, si facilement trompés par ces artifices, n’y voyaient un réel moyen d’exprimer la plus haute vocation de l’homme.

 

Jeanne Smits