Mgr Guido Pozzo, ancien secrétaire de la commission pontificale Ecclesia Dei de 2009 à 2019, appelle à sortir des camps idéologiques où l’on dresse l’une contre l’autre les deux formes du rite romain, et plaide pour la réconciliation liturgique. Il est aujourd’hui surintendant chargé des affaires économiques de la Chapelle musicale pontificale – Mgr Pozzo répondait aux questions de Niwa Limbu du média anglophone Advaticanum ; le texte anglais complet de l’entretien publié le 8 juin se trouve ici.
Mgr Pozzo n’est sans doute pas un défenseur absolu de la liturgie traditionnelle, mais dans son entretien, il plaide pour que celle-ci retrouve au moins une partie de sa place. Reconnaissant qu’il pourrait être bon, « sans que cela ne devienne une obligation juridique », de remettre du chant grégorien dans certaines parties fixes de la messe Paul VI célébrée en langue vernaculaire, il ajoute :
« Ce qui me semble toutefois encore plus important, c’est qu’il y ait dans chaque diocèse au moins une célébration de la Sainte Messe en latin selon le Novus Ordo, accompagnée de chant grégorien, en particulier les dimanches et les grandes fêtes liturgiques. Cela favoriserait chez les fidèles une perception plus profonde du caractère universel de la liturgie romaine. »
Il ne s’agit certes pas de multiplier les célébrations de La messe selon le rite traditionnel, c’est bien dommage, mais en creux, cela montre bien ce que celle-ci est capable de faire. On pourrait ajouter que pour le fidèle lambda des paroisses lambda, il est bien difficile de faire la distinction entre les deux rites, et approuver la messe Paul VI en latin revient à « normaliser » la messe traditionnelle au moins aux yeux des laïcs…
Il va plus loin en insistant sur le rôle du latin :
« “Une Eglise qui embrasse tous les peuples a besoin d’une langue universelle, mais n’a aucune raison d’adopter la langue de tel ou tel peuple… D’un point de vue humain, l’Eglise a besoin d’une langue universelle, immuable et savante ; quiconque conspire pour la priver de cela fait la guerre à son unité.” Tels sont les mots du père Luigi Taparelli dans son Essai théorique sur le droit naturel (1835), que je n’ai aucune difficulté à faire miens. Le latin liturgique exprime et garantit la dimension sacrée de la liturgie. Pour s’adresser à Dieu, les mots les plus appropriés sont ceux que Dieu lui-même, par sa révélation, a mis sur les lèvres des croyants et de ceux qui prient. L’Eglise catholique a adopté la Vulgate, l’édition latine de la Bible, pour sa vie, sa prière et sa doctrine. Diffusée par saint Jérôme au IVe siècle puis révisée après le Concile de Trente, la Vulgate a également été reconnue par le Concile Vatican II, qui a admis un usage limité et raisonnable des langues vernaculaires ; celles-ci devaient toutefois coexister avec le latin liturgique (Sacrosanctum Concilium 36 §1). »
Pour ce qui est du limité et du raisonnable, on repassera. En effet, le latin est aujourd’hui l’exception dans la plupart des messes Novus Ordo et on ne compte plus les paroisses dont les fidèles, plus très jeunes, entrent en résistance contre les jeunes curés qui osent demander un Kyriale traditionnel (avec le grec en prime), ou un Notre Père récité en latin.
Mgr Pozzo réclame une messe Paul VI en latin par diocèse pour les jours d’obligation
Mgr Guido Pozzo insiste sur cette dimension en faisant remarquer, comme beaucoup avant lui, que le latin n’est pas du tout une langue morte, mais la fondation vivante qui permet de comprendre la tradition culturelle et la doctrine de l’Eglise et de la tradition catholique. Sans compter la « précision théologique », la solennité et le moyen de faire découvrir la dimension verticale de la liturgie.
« Les deux formes du rite romain peuvent-elles contribuer à l’unité de l’Eglise ? », demande alors le journaliste. Réponse de Guido Pozzo, en substance : ces deux rites ne sont ni opposés ni irréconciliables. Il aimerait mieux les voir désignés comme le Novus Ordo et le Vetus Ordo, et échapper aux « réduits idéologiques qui les dressent l’un contre l’autre ». Il entrevoit une solution où l’ancien rite, « particulier et spécial », obéirait à des normes particulières, puisque la nouvelle messe est « la forme commune, universelle et habituelle de la liturgie catholique ».
En somme, il adopte la position de Benoît XVI (et de Joseph Ratzinger avant lui) selon laquelle les abus liturgiques qu’on a constatés sont le fruit d’une mauvaise réception de la réforme. Mais il concède : « Cependant, la célébration de la Sainte Messe selon le rite ancien contribue certainement à faire revivre et à mettre en relief, d’une manière plus intense et plus marquée, certains aspects et certaines vérités doctrinales qui risquent d’être occultés par une manière erronée ou banalisée de célébrer le rite réformé. »
Et il ajoute :
« Par exemple, l’aspect convivial de l’Eucharistie, c’est-à-dire l’Eucharistie en tant que banquet (déjà mis en avant par Pie XII dans l’encyclique Mediator Dei, et certainement souligné par Vatican II et la réforme liturgique), est tellement accentué au détriment de la nature essentiellement sacrificielle de l’Eucharistie qu’on en oublie que sans le sacrifice, il n’y a pas de communion. La communion découle du sacrifice du Christ, et non l’inverse. L’aspect d’assemblée et de participation sociale, qui est sans aucun doute mis en avant et rendu plus visible dans la réforme liturgique, est parfois souligné au détriment de l’élément transcendant et christocentrique. L’aspect du sacerdoce commun de tous les fidèles est mis en avant au détriment du rôle irremplaçable du sacerdoce ministériel. Il est clair que dans les textes et les livres liturgiques du Novus Ordo, il n’y a pas un tel déséquilibre ; celui-ci se trouve plutôt avant tout dans la manière dont les esprits du peuple chrétien, et aussi des prêtres, sont formés, et dans la manière dont le rite est concrètement compris, interprété et célébré par certains. »
Monseigneur a des lunettes un peu roses, mais enfin on retiendra l’essentiel : la messe traditionnelle possède, plus que la nouvelle, un élément transcendant et christocentrique qui attire l’attention sur la réalité de la messe en tant que sacrifice.
Ce ne sont pas ceux qui demandent la messe traditionnelle qui désobéissent à Vatican II !
Il suggère que la désobéissance à Vatican II, que l’on attribue à ceux qui demandent la messe traditionnelle, est plutôt celle que l’on trouve dans les célébrations postconciliaires qui ne respectent pas certains critères fondamentaux au sujet de cette révision des livres liturgiques formulés dans Sacrosanctum Concilium 34 et 36 : « Le Concile n’a pas abrogé les livres antérieurs, mais en a demandé le renouveau et la révision. » Au vu de « De Alvaro » de la nouvelle messe de 1969, il semble légitime de se demander si cette désobéissance n’est pas précisément inscrite dans la réforme elle-même. Mais enfin, le renversement de perspective est intéressant.
Et de ce fait, Mgr Pozzo, tout en reconnaissant que des différences liturgiques puissent exister dans le cadre du rite latin, comme cela a toujours été le cas, tient que les deux formes du rite se contentent de mettre l’accent spirituel et théologique sur des aspects différents. Il suggère que dans le nouveau rite, justement, on obéisse véritablement au concile en rétablissant, par exemple, le latin. Tout cela sera certainement discuté, mais il semble attendre davantage de changements et d’ajustements dans la nouvelle messe que dans l’ancienne. Il évoque les indéniables et « intolérables déviations et déformations de la liturgie » constatées hier et aujourd’hui dans la forme nouvelle dont il ne demande pas pour autant la disparition pure et simple, difficilement imaginable en effet (même si celle-ci a supplanté la messe traditionnelle de la manière brutale que l’on sait, mais c’est une autre histoire).
Prudemment, Mgr Pozzo ajoute sa pierre à l’édifice du plaidoyer pour le droit de cité de la messe traditionnelle. C’est déjà quelque chose par les temps qui courent – même si une messe par diocèse et par dimanche du rite de Paul VI en latin ne représente que peu de choses face à la demande des jeunes et des familles de la messe traditionnelle avec toute sa richesse doctrinale et son soutien à la foi.











