L’installation de douze moines bénédictins du Barroux à l’abbaye de Bellefontaine, près de Cholet, le samedi 11 juillet, avait beaucoup de raisons de provoquer la joie et la reconnaissance : comment ne pas rendre grâce lorsqu’une communauté monastique s’érige en un lieu où la prière a résonné depuis mille ans pour rendre témoignage de la nécessité de chercher Dieu d’abord dans la primauté de la contemplation ?
Mais il y avait une autre raison très particulière de se réjouir de l’événement. Il n’est pas toujours facile pour une communauté attachée à la liturgie traditionnelle de trouver un bon accueil dans un diocèse. Il a fallu construire le monastère Sainte-Madeleine du Barroux en partant de rien, En attendant qu’ils ne deviennent abbayes, d’autres ont dû acquérir des lieux à transformer : racheter des bâtiments anciens, pendant que des abbayes historiques sont transformées en hôtels de luxe, ou en musées… L’une est même vendue par un conseil régional au moins-disant pour éviter de voir s’y installer un séminaire traditionnel. Mais Bellefontaine a été transmise pour y permettre la continuité de l’occupation monastique et du chant de l’office divin, tout cela sans heurts, permettant à l’Ordre des Bénédictins de prendre la suite de trappistes qui l’occupaient depuis plus de deux cents ans et qui, elle-même, y avait pris la suite de plusieurs autres communautés de la grande famille de Saint-Benoît.
Notre reportage sur l’installation de moines du Barroux à l’abbaye de Bellefontaine
L’aventure a été visiblement accompagnée par la Providence divine. Tout commence au début de 2025. Les trappistes recherchent une communauté ou à tout le moins un projet religieux capable de prendre leur suite alors qu’il n’y reste qu’une poignée de moines, la plupart d’un âge vénérable – le frère aîné a plus de 100 ans. Impossible de continuer de gérer le domaine considérable ainsi que l’immense abbaye bellement reconstruite au XIXe siècle, selon les plans de celle qui l’a précédée, après avoir été fortement abîmée par la Révolution française et transformée en prison. Des demandes arrivent, mais rien n’aboutit.
C’est une rencontre qui aura permis de faire germer le projet de la reprise par les moines traditionnels du Barroux. Encore faut-il que la chose soit acceptée de toutes parts : par les trappistes de Bellefontaine et l’ensemble de leur ordre, par les moines du Barroux et l’ordre des Bénédictins aussi, et par l’évêque du lieu, Mgr Emmanuel Delmas. Des votes ont lieu, des votes à la majorité qualifiée des deux tiers, et partout les feux verts s’allument, y compris dans le diocèse d’Angers où le conseil presbytéral approuve l’arrivée d’un nouveau lieu dédié à la messe traditionnelle et à l’office qui ne l’est pas moins. Les moines arrivés du Barroux se lèvent encore au petit matin pour chanter matines à 3 h 30, et ils font résonner la liturgie traditionnelle des Heures en grégorien sept fois le jour sous la haute voûte de l’abbatiale.
Une telle unanimité, sans obstacle, a été vue par tous comme un signe de Dieu. La permanence de la spiritualité bénédictine, dans un lieu occupé tour à tour par des bénédictins, des feuillants, des trappistes, s’est révélée comme une sorte de devoir et de nécessité au cœur de la Vendée militaire. Et on peut dire que l’arrivée des douze moines, qui préparent leur installation sur place depuis des mois, était attendue dans ce pays de l’Ouest, moins déchristianisé que d’autres régions de France. A preuve, le succès de leur rencontre avec la population alentour, puis les 2.000 inscriptions à la cérémonie d’installation, samedi, qui fut aussi le moment de la transmission officielle et définitive des lieux.
De la chaleur provençale du Barroux à la canicule angevine à Bellefontaine
La journée commença par un orage et la fraîcheur de quelques gouttes de pluie, bienvenues dans cette terre aujourd’hui assoiffée, brûlant sous la canicule. Les nuages cédèrent vite le pas au soleil et à la chaleur tempérée par la bise, mais les moines avaient tout prévu. L’abbatiale accueillait quelque 600 personnes, dont 100 religieux, prêtres, pères abbés, responsables d’ordres, et deux évêques : Mgr Delmas d’Angers et Mgr Eric de Dinechin, venu en voisin depuis Luçon. Les autres assistants à la cérémonie se virent offrir l’abri de tentes peuplées de bancs et de chaises pour suivre l’événement sur un écran géant.
Après la messe solennelle célébrée par le père abbé du Barroux, dom Louis-Marie de Geyer d’Orth, père abbé du prieuré de Notre-Dame de Bon Secours de Bellefontaine tant que celui-ci n’aura pas pris son essor (au réfectoire, le couvert du père abbé est toujours mis !), eut lieu la passation. Si la propriété du lieu a été transférée selon le droit civil, à la manière de la signature du contrat de mariage qui précède le mariage religieux, comme le fit remarquer le Père Raphaël, prieur de la toute nouvelle communauté. Il a été aussi fait une sorte de contrat de transmission spirituelle, profondément émouvant et hautement symbolique.
Comment ne pas être saisi devant l’énumération des lieux qui doivent désormais fructifier par la prière et le travail des Bénédictins qui en prennent possession : l’abbatiale et les bâtiments monastiques, les champs et les vergers, les vallées et les bois ? Comment ne pas penser en ces moments-là à la manière dont les Bénédictins et les Cisterciens ont façonné tant paysages de France, depuis bien plus de mille ans, à un moment où le monachisme traditionnel recommence doucement mais sûrement à couvrir de nouveau la France d’un manteau d’abbayes et de monastères, attirant des jeunes hommes et aussi des jeunes femmes dans les abbayes, épris de la beauté du rite traditionnel, mais surtout d’éternité.
L’acte de passation de l’abbaye de Bellefontaine sous l’autorité du père abbé du Barroux
Lorsque chacun vint signer cet acte, les moines qui partaient et les moines qui arrivaient, leur supérieur et le nouveau père abbé, la continuité se faisait palpable. D’ailleurs, on devinait l’émotion de ceux qui prirent la parole : les trappistes avec une certaine tristesse, car ils ont vu leur œuvre s’étioler.
Le père Samuel, le moine trappiste chargé de mener à bien la transmission, refuse d’y voir un échec. Comme il l’a dit au Figaro : « La vie monastique va continuer… C’est le plus important c’est même une consolation. » Mais il s’est reconnu intrigué par le succès de la liturgie traditionnelle : « On n’ira pas contre ce mouvement “tradi”. Il y a une telle perte de repères aujourd’hui ! Il me semble qu’après le concile, on a voulu mettre l’accent sur l’intériorité en relativisant les rites, ce qui était juste et bon… mais peut-être avons-nous été trop loin en ce sens. Et puis, tous ne sont pas capables de se passer des formes extérieures. Je crois que, aujourd’hui, les hommes de ce temps en ont cruellement besoin. »
On ne commentera pas le propos, mais force était de constater, samedi matin, la jeunesse de la tradition, que ce soit à travers les douze moines venus à Bellefontaine, une quarantaine d’années d’âge moyen – trois d’entre eux sont encore novices – ou à travers le nombre de jeunes prêtres et religieux venus représenter un grand nombre de communautés traditionnelles, depuis les instituts ex-Ecclesia Dei jusqu’aux communautés religieuses attachées aux rites et à l’enseignement traditionnel de l’Eglise. Il n’est pas interdit d’en tirer des leçons. Dom Gérard Calvet, fondateur du Barroux, ne disait-il pas : « La tradition, c’est la jeunesse de Dieu » ?
Léon XIV bénit la passation de Bellefontaine aux moines du Barroux
Une bénédiction apostolique est également venue honorer l’événement puisque Léon XIV, par le truchement du cardinal Parolin, a envoyé un chaleureux message à la toute nouvelle communauté.
Par la Providence encore, celle-ci s’inscrit dans une double lignée. Celle des Vendéens d’abord, qui venaient si volontiers à Bellefontaine pour prier alors qu’ils avaient pris les armes contre le pouvoir révolutionnaire qui décréta leur extermination. Jacques Cathelineau s’est recueilli à la chapelle de Bon-Secours qui jouxte les murs de l’abbaye et en fait partie (là surgit la source miraculeuse qui a donné son nom au lieu), avant de partir défendre l’honneur de Dieu et du roi. La chapelle n’abrite plus sa Vierge historique, qui a sombré dans la Loire avec tant de Vendéens, mais on y vénère toujours Marie et on y voit une fresque commémorant la prière de Cathelineau et une autre qui chante « Gloire aux vaincus ».
Dans le chœur de l’abbatiale trône toujours une magnifique Vierge du XIIIe, offerte aux à l’abbaye au tout début du XIVe siècle par Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, alors qu’il venait d’apprendre son élection au pontificat sous le nom de Clément V.
C’est elle qui orne l’image offerte à tous ceux qui ont participé à cette journée du 11 juillet, en souvenir de l’installation des bénédictins en la fête de saint Benoît. L’image comporte l’extrait d’une prière à Notre-Dame de Bellefontaine, écrite en 1656. La voici :
« C’est par vous, ô Vierge bienheureuse, que le ciel est remply, l’enfer dépouillé, & que les murs de la Jérusalem céleste ont esté restaurés. Venez donc, vous tous qui êtes altérés des grâces du Seigneur, à cette fontaine mistique, laquelle a donné à ce sainct lieu le nom d’une Bellefontaine, pour y recevoir les grâces qui vous sont nécessaires : les pécheurs, la componction ; les affligés, la consolation ; & les malades, la guérison de leurs maladies : parce que le Seigneur l’a ainsi ordonné, de ne nous accorder aucune faveur qui ne passe par les mains de Marie. »
Ainsi honore-t-on la Vierge à Bellefontaine, comme Mère et médiatrice de toutes les grâces, celle qui porte nos prières d’enfants de Dieu devant la Sainte Trinité, notre Dieu d’amour qui seul peut combler le désir des hommes.











