Il y a belle lurette qu’on ne construit plus, comme jadis dans les pays chauds d’Europe, de jolies maisons à patios, volets et fontaines, des ruelles étroites où l’on peut étendre des linges blancs quand l’ombre vient à manquer, de hautes églises où chacun peut venir se réfugier de la chaleur.
La clim est donc dans tous les esprits, surtout lorsqu’il n’y en a pas. Or en France, il y en a très peu – moins qu’en Suède ou en Norvège. Même dans le pharaonique projet de CHU en construction à Nantes, dépourvu de climatisation totale, la moitié du bâtiment en sera privée et l’autre rafraîchie à 26°, pas moins. On se contentera de réduire la température dans les chambres de 4 à 5 degrés grâce au système « bioclimatique » qui parle des méthodes de construction et d’isolation, censées assurer un vrai confort thermique selon ces constructeurs, devant la polémique qui enfle.
Qui a raison ? Faut-il bannir la clim ? Une bataille de chiffres et de degrés est en cours, mâtinée d’idéologie. Et alors que l’on cuit à 40 degrés dans les nouvelles constructions parées pour le grand froid, il faut croire que tout le monde ne croit pas au réchauffement climatique. Quand le mercure grimpe, on a tout juste la satisfaction de savoir que la performance énergétique de la maison se calcule au regard de l’efficacité de son chauffage. Peut-être est-ce pour cela que le ministre de l’Education a choisi de se liquéfier à 38 degrés dans ses bureaux : on n’a jamais vu mieux en termes de dépenses d’énergie fossile, nulles.
La climatisation coupable parce qu’il faut le « net zéro »
C’est au nom de l’objectif « zéro net » de CO2 que la climatisation a mauvaise presse, et que les pays développés sont priés de s’en priver (la Chine, qui est un pays en développement quand ça l’arrange, compte près de 800 millions de climatiseurs). A cela s’ajoute le fait que la climatisation a pour effet de rejeter de la chaleur dans l’espace public. Voilà la raison pour laquelle, d’ailleurs, vous transpirez sous les grandes verrières de l’aéroport Charles de Gaulle, où la climatisation est bien utilisée, mais conformément au décret du gouvernement recommandant de ne pas la régler en deçà de 26 °C.
Ah, ces 26 degrés ! Voilà qu’on nous explique que c’est à cette température-là qu’on dort le mieux, et que les mauvais coucheurs qui tentent de rafraîchir leur chambre à coucher, malgré ou peut-être à cause du réchauffement climatique, sont de mauvais sujets. « On », c’est l’ADEME, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie. Elle nous entretient des micro-réveils qui troubleraient le sommeil de façon imperceptible, mais grave, quand la chambre est trop fraîche.
C’est bizarre tout de même. Quand il est l’heure de la chauffer, cette fameuse chambre à coucher, on nous dit qu’il vaut mieux dormir dans une chambre à 17 degrés. Vérité en hiver, erreur en été et vice versa…
Un plaisant vulgarisateur de physique que l’on peut retrouver notamment sur Instagram, Fabrizio Buccella, a proposé une petite vidéo intitulée : « Faut-il bannir la climatisation ? Ce que dit la physique. Et ce qu’elle ne dit pas. » Passons sur les détails. On comprend que le réchauffement d’un bâtiment coûte plus cher et consomme plus d’énergie que son refroidissement, car les écarts de température entre l’extérieur et l’intérieur sont plus importants en hiver. Chiffres à l’appui, Buccella affirme : « Refroidir est plus efficace que chauffer, c’est la thermodynamique. » Et : « Sous nos latitudes, on cumule 20 fois plus de besoins de chauffage que de refroidissement. »
Le vrai et le faux de la climatisation
Il précise aussi que la clim ne supprime pas la chaleur : « On expulse dehors plus qu’on ne retire » – la chaleur extraite, à laquelle on ajoute celle produite par le travail du climatiseur lui-même. Ce qui augmente la chaleur à l’extérieur, notamment dans les villes où l’on connaît le phénomène de l’îlot de chaleur urbain. Entre les deux, il faut choisir. Buccella évoque un choix de société, mais il ajoute : la physique permet de comprendre le problème, la science ne tranche pas. Soit. On pourrait imaginer des ingénieurs qui chercheraient à « capter » cette chaleur de surcroît et de la canaliser, pour l’agrément des passants. Qui, eux, finissent bien par entrer dans des lieux… climatisés pour se remettre. Ou à l’inverse, bannir, mais en été, les frigos et congélos qui réchauffent nos cuisines…
Là où l’histoire devient plus remarquable, c’est lorsque la climatisation est présentée comme l’accusée numéro 1.
Une étude d’un chercheur en foresterie urbaine néerlandais, Cecil Konijnendijk, assure que la végétation doit être abondante dans les villes. Il préconise notamment la règle suivante : chaque habitant doit pouvoir apercevoir au moins trois arbres depuis son domicile ou son lieu de travail, vivre dans un quartier couvert à au moins 30 % et résider à environ 300 mètres d’un parc ou d’un jardin (Alphonse Allais avait proposé de déménager les villes à la campagne, c’était plus radical…). Pensez-y : une couverture arborée à 30 % en ville permet de refroidir les températures de 0,4 °C en moyenne selon le chercheur. Bon, il n’y a tout de même pas de quoi se croire au pôle Nord.
Le média legrandcontinent.eu qui présente son étude note : « Les villes qui respectent le mieux la règle des “3-30-300” ont aussi tendance à moins souffrir des îlots de chaleur urbains, qui sont notamment favorisés par la concentration de systèmes de climatisation. » Mais là, il n’y a pas d’évaluation du gain espéré.
La climatisation coupable des « îlots de chaleur urbains » : vrai, et faux
Météo-France explique : si les villes piègent la chaleur, c’est en raison de « nombreux facteurs » où interviennent le modèle d’urbanisation, les revêtements des sols, l’absence de végétalisation ou d’eau, la hauteur des immeubles et la densité des murs. Les pierres, les briques et les murs de béton emmagasinent la chaleur pendant le jour et la relâchent au cours de la nuit. Les grandes tours de bureaux, tout en métal et en verre, attirent et emmagasinent la chaleur de par leur conception même, et leurs besoins en climatisation sont démesurés. Il faudrait y ajouter la circulation, la chaleur produite par les cuisines et les boulangeries, et peut-être même l’ébullition cérébrale. Le bitume et le revêtement des trottoirs jouent aussi un rôle. Allez-vous promener à Lisbonne, où les trottoirs et les promenades sont pavés de pierre calcaire noire et blanche aux dessins variés : un régal pour les yeux – et un vrai soulagement pour les pieds car la matière ne les brûle pas.
Bref, dans la création d’îlots de chaleur la climatisation ne représente qu’une fraction de la chaleur excessive. Pourquoi tout focaliser sur elle ?
En revanche, le réchauffement produit par les panneaux solaires n’est pas évoqué. Les bons jours, lesdites plaques peuvent atteindre les 65 °C, mais c’est de la chaleur vertueuse ; une chaleur qui, en outre, nous persuade du caractère « climatique » des coups de chaud en été.
Le panneau photovoltaïque, voyez-vous, est au-dessus de tout soupçon. Il faut souffrir pour le Net Zéro… et parfois mourir pour lui. C’est l’ascèse pour le climat.











