La loi sur l’aide à mourir sera solennellement votée mardi, dans l’oubli de l’essentiel

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A deux jours de l’adoption solennelle de la loi sur l’aide à mourir par l’Assemblée nationale, la manifestation de la société civile convoquée à Paris dimanche après-midi n’a guère déplacé les foules. Plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées place Vauban pour un événement sonorisé, un show. Comme on en fait aujourd’hui pour donner un caractère joyeux à la défense de la vie… A l’ère de l’Homo Festivus, on met de la ouate autour du tragique.

Peut-être les foules n’étaient-elles pas présentes parce que, de toute façon, le vote pour la loi créant un droit à « l’aide à mourir » ne fait guère de doute : il faudrait un miracle.

Les calamités publiques ne sont plus ce qu’elles étaient. C’est comme si la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté, dans sa gravité radicale, n’était dans l’esprit de nombre d’opposants qu’une péripétie supplémentaire de la culture de mort, et non une transgression, une révolte assumée contre les droits de Dieu.

 

La loi sur l’aide à mourir, une étape, pas une rupture

Certains nous parlent tout de même du fait que la loi marque une rupture civilisationnelle en ce qu’elle permet de mettre à mort un être humain, notre semblable. Jean-Frédéric Poisson, président du Parti chrétien-démocrate présent à la manifestation de dimanche, a déclaré au micro du Figaro que, contrairement à ce qu’on nous raconte, cette loi porte bien atteinte au droit de chacun :

« Si, ça m’enlève quelque chose. Je ne suis plus protégé par le fait que personne n’a le droit de me tuer, quelles que soient les circonstances. Là, on est en train d’entrebâiller une porte en disant, comme d’habitude, qu’on encadre, qu’on met des procédures, des protocoles et des tas de choses pour rassurer tout le monde. Mais comme disent les logiciens : il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Quand elle est entrebâillée, elle est ouverte. A partir du moment où on accepte l’idée qu’il y a des circonstances dans lesquelles on peut tuer son prochain en dehors des situations de légitime défense, c’est l’intégralité du corps social qu’on fragilise. C’est l’intégralité de nos existences individuelles qu’on rend plus faibles. »

Ce n’est pas faux, mais que c’est incomplet ! Cela fait plus de 50 ans qu’en France on peut sans être poursuivi ôter la vie à son prochain en dehors des situations de légitime défense. Et c’est une liberté que la Constitution garantit désormais. Car qu’est-ce que l’avortement légal, sinon la possibilité de tuer un être humain dont la seule particularité est d’être encore dans le sein de sa mère ? La rupture civilisationnelle a été consommée au début de 1975, avec l’entrée en vigueur de la loi Giscard-Chirac-Veil. Comme devraient dire les logiciens : il faut qu’une chose soit rompue ou pas. La déchirure est là, actée dans les lois, aggravée sans doute, mais le pas a déjà été franchi. La France, comme tant d’autres nations, s’est emparée d’un droit de vie et de mort sur l’innocent. Avec la loi sur l’aide à mourir, nous sommes dans une simple continuité, dans un processus d’effondrement des lois, et de révolution dans la manière dont on est sommé de considérer son semblable : comme un être dont la vie peut être « interrompue » (mais c’est un interrupteur à sens unique), ou délibérément achevé par « compassion » (ou par souci d’économie, ne l’oublions jamais).

Les consciences sont émoussées, procurer légalement la mort est déjà devenu banal, et revendiquer la chose comme un droit est considéré comme une affaire ouverte au débat. (Mais honneur à Patrick Hetzel, Bas-Rhin, LR, qui a déposé une motion de rejet préalable visant à s’opposer carrément à son examen.)

 

L’aide à mourir, une bienveillance ?

Et comme nous sommes dans la société de la bienveillance, le débat est désormais gazé, adouci, soucieux d’éviter tout ce qui peut paraître frontal. On ne tonne pas dans l’hémicycle : « Tu ne tueras point l’innocent », car les droits de Dieu en sont sortis il y a bien longtemps à la faveur de la Déclaration des droits de l’homme sans Dieu.

On nous a parlé de soins palliatifs, de soulagement de la douleur, de véritable aide à mourir qui consiste à soigner avec amour ceux qui souffrent, pour ceux dont l’agonie se prolonge, pour les malades qui n’en peuvent plus. C’est important et c’est bien. Mais réfléchissons aussi au paradoxe : c’est précisément au siècle où la gestion de la douleur atteint des possibilités inégalées que l’on cherche à légaliser la fin de vie choisie. En d’autres siècles, avec leurs agonies souvent autrement plus affreuses, cela n’a jamais été à l’ordre du jour. L’idée même de la portée morale de nos actes et de leur adéquation avec un ordre qui nous dépasse et nous transcende est devenue insupportable, en tout cas dans son expression sur la place publique politique.

Cette proposition de loi Falorni, après sa troisième lecture par l’Assemblée, sera très probablement rejetée par le Sénat. Elle entrera toutefois rapidement en vigueur parce que le gouvernement, au terme d’une procédure expédiée dans l’urgence pour exécuter les désirs d’Emmanuel Macron, prendra acte de ce que les députés doivent avoir le dernier mot. Son adoption définitive est donc prévue pour le 15 juillet. Jour à marquer d’une croix noire…

 

L’essentiel, dans la loi sur l’euthanasie, est la transgression

Les élus qui s’y sont opposés auront manifesté leur volonté que cela ne se fasse jamais. Mais à la manière des avocats, plaidant aussi avec des sous-arguments, parfois avec des arguments inversés, si « par extraordinaire » leur raisonnement principal était rejeté… Comme l’élu Les Républicains, Thibault Bazin, affirmant samedi lors de sa dernière intervention à l’Assemblée que les critères finalement retenus ne sont « pas assez stricts », la procédure « pas assez encadrée », les « délais trop courts » et les « garanties insuffisantes pour les personnes faisant l’objet de mesures de protection ».

Parce que tout cela peut l’être assez ? Peut-on voter une loi légalisant le suicide assisté et l’euthanasie de manière satisfaisante ? Je sais bien que face à une loi comme celle-là, il est légitime d’essayer d’en limiter les effets et les dispositions les plus néfastes. Mais fatalement, on arrive à l’idée que la chose elle-même serait acceptable à condition de prévoir un encadrement strict. C’est bien comme cela qu’a été adoptée la loi sur l’avortement, et que l’on perd de vue qu’elle est intrinsèquement perverse. C’est comme cela qu’on finit par avoir l’impression d’avoir sauvé quelques meubles, et que l’incendie paraît moins grave.

On pourra se réjouir, certes, de ce qu’en troisième lecture ait été retirée la mise en place un nouveau délit d’empêchement d’accès à l’aide à mourir, calqué sur l’entrave à l’IVG. C’était la disposition la plus outrancière de la loi, puisqu’elle punissait d’amende et de prison celui qui chercherait à convaincre un proche ou un lointain de ne pas se supprimer ou de ne pas se faire supprimer lui-même.

A également été retirée la disposition qualifiant un décès dans le cadre de cette loi, de mort naturelle. C’est un petit mensonge de moins dans un torrent de mensonges sur le bien et le mal.

 

L’aide à mourir, assassinat

Alors que l’amendement RN qui, au nom du serment d’Hippocrate, disposait que le médecin ne pourrait jamais administrer lui-même la substance létale, adopté mardi soir à la faveur d’une reprise de séance quasi déserte, a fait samedi l’objet d’une deuxième délibération au nom de la « cohérence » du texte, et un amendement contraire a été adopté. En revanche, et là encore, c’est une petite machine arrière vis-à-vis de la volonté de LFI et des écologistes, il a été décidé que le patient ne pourrait avoir recours à l’intervention du médecin qu’en cas d’impossibilité physique, et non par simple choix. C’est marginal et décoratif, car la complicité dans l’assistance au suicide pèsera de toute façon sur le médecin prescripteur du poison mortel.

La loi aurait pu être encore pire, admettons-le. Mais une fois qu’on légalise cette complicité et même, dans certains cas, l’assassinat direct, le seuil de l’horreur est déjà franchi.

Et ce qui est plus grave encore : le législateur a réaffirmé que c’est à l’homme de décider de la vie ou de la mort d’autrui, ou de la sienne propre. Sommes-nous propriétaires de nos vies ?

Malheur à celui qui le croit…

 

Jeanne Smits