Les partisans de la simplification de l’orthographe du français sont toujours à l’œuvre, comme l’a montré une polémique à coups de lettres publiques depuis le début de l’été, à la suite du rapport du Conseil scientifique de l’Education nationale paru en juin 2024 sous le titre Rationaliser l’orthographe du français pour mieux l’enseigner. Marronnier, sans doute, mais l’affaire est plus importante qu’il n’y paraît. Si pour l’heure il ne semble pas que l’on veuille s’attaquer concrètement aux règles – complexes, paraît-il – de l’accord du participe passé, en particulier avec le verbe avoir, la chose est bien dans l’air et les raisons en sont simples. Une telle règle mettrait en difficulté certains élèves, en particulier ceux d’origine étrangère.
C’est donc au nom de l’« égalité » que la réforme de l’orthographe et même de la grammaire serait nécessaire. Une égalité qui passerait non plus par un même accès au savoir, au nom d’une égalité des chances très hypothétique, il est vrai, mais par l’élimination pure et simple des inégalités de départ. Un enfant aurait-il grandi dans une famille dite favorisée ? Il ne devrait pas en tirer avantage à l’école ou dans sa vie : tel est le principe de base des égalitaristes. Et la raison pour laquelle il ne faudrait plus enseigner à écrire : « Les pommes que j’ai mangées étaient excellentes. »
En finir avec le participe passé, et tout le reste
Valeurs actuelles consacrait hier une chronique au projet, pour s’en désoler, et à juste titre. Elle s’ouvre cependant sur cette phrase curieuse : « Parmi tous les sujets qui agitent l’Education nationale, l’un d’eux s’impose par sa grande nécessité : le “désaccord” du participe passé », comme s’il fallait à tout prix et nécessairement mettre en œuvre la réforme proposée. C’est bien la preuve que la clarté de la pensée et son expression précise sont aujourd’hui mal partagées : c’est ce problème-là qu’il faudrait régler. Plutôt que de simplifier l’enseignement du français, il s’agirait de le rendre plus efficace…
Donc, le participe passé. La règle de son orthographe avec l’auxiliaire avoir est paraît-il incomprise et mal appliquée par plus de 80 % des élèves en fin de primaire, écrit Valeurs actuelles : « L’argument du coup (sic) social est toujours avancée (sic). La règle jugée trop fastidieuse pénaliserait les élèves en difficulté et les étudiants étrangers, tout en engloutissant des heures de cours qui pourraient, selon ses détracteurs, être consacrées à des apprentissages plus utiles. »
S’agirait-il donc d’une simple coquetterie, de pièges posés à l’origine par des maîtres trop exigeants qui prennent un malin plaisir à enseigner des règles incompréhensibles ?
Suggérer de telles choses, comme le fait l’Education nationale, est très révélateur de la manière dont la grammaire est enseignée aujourd’hui : cette fameuse « grammaire fonctionnelle » qui ne regarde que la forme des choses et pas leur sens, qui qualifie le verbe de « mot qui change le plus dans la phrase » et autres joyeusetés mécaniques de ce type. Mais en réalité la règle du participe passé est au contraire une magnifique manifestation de la précision de la langue française.
En finir avec le participe passé, c’est entraver l’intelligence
Seul le français, me semble-t-il, introduit dans sa grammaire des verbes auxiliaires comme dans son orthographe des éléments qui font autant coller les mots au réel. Quand j’écris « les pommes que j’ai mangées », le féminin pluriel du participe désigne, sans possibilité de se tromper, les pommes : ce sont elles qui sont mangées. Il y a un lien intrinsèque entre les pommes et le fait pour elles d’avoir été mangées, elles sont mangées. Je connais déjà le complément d’objet du verbe manger. Je connais son identité. Celle-ci se reflète dans le participe qui vient après. Si j’écris, au contraire, « j’ai mangé des pommes », l’objet de mon action est inconnu au moment où j’exprime le verbe. Cette réalité ne peut donc pas se refléter à ce moment-là, par anticipation, dans un accord de genre et de nombre.
La règle du participe passé que l’on accorde si l’objet de l’action du verbe se situe avant celui-ci dans la phrase permet de dire très exactement la réalité et évite des confusions. L’article de Valeurs actuelles propose un exemple astucieux : la phrase « la mort de l’homme que j’ai tant désiré(e) »… change complètement de sens selon que le participe est au féminin ou au masculin. Voilà ce qui permet la concision et la précision propres à la langue française, et en a longtemps fait la langue des traités internationaux.
Enseigner cela aux enfants n’est pas leur imposer une charge trop lourde. C’est donner au contraire à chacun la possibilité d’accéder à l’outil le plus affiné qui soit, c’est donner en héritage une langue juste qui, en exigeant de réfléchir à ce que l’on dit et à ce qu’on écrit, aide aussi à développer la précision de la pensée.
L’accord du participe passé est mal enseigné au petits Français
Si la règle, aujourd’hui, n’est plus comprise par le plus grand nombre, ce n’est pas d’abord parce qu’elle est trop difficile, mais surtout parce qu’elle est mal enseignée. La grammaire fonctionnelle tend à rompre le lien entre la vérité et la langue que celle-ci doit exprimer. A croire que la dégradation de la langue et de son écriture ne sont pas de tristes réalités mais de réels objectifs.
Oui, l’enseignement de la langue française engloutit de longues heures de cours. Ou le devrait : l’enseignement du français occupe de moins en moins d’heures dans le primaire, au point que cela fait déjà des années que l’on propose des cours de rattrapage de français en faculté, sans parvenir à mettre fin au désastre.
Mais tout le temps passé à travailler pour bien comprendre, bien écrire et donc bien penser, est un cadeau inestimable fait aux petits écoliers français : il devrait contribuer à les rendre plus intelligents !
Le plus grand paradoxe de l’affaire, c’est que l’enseignement de cette règle des participes passés se fait de manière beaucoup plus compréhensible dans les programmes de « français langue étrangère » proposés aux non-francophones…
Où veut-il en venir ? La réponse est dans L’Ecole des illusionnistes et dans les autres écrits d’Elisabeth Nuyts, qui a décrit la nocivité profonde des méthodes pédagogiques modernes. Sa Grammaire structurante rectifie tout cela au bénéfice du sens de l’identité, du temps, de l’espace, de la réalité en un mot.
Je croirai à une réelle volonté de venir en aide aux enfants quand une telle grammaire sera imposée par l’Education nationale. Cela supposerait la disparition des idéologues de la pédagogie ; ce n’est pas demain la veille.











