L’altruisme efficace, une secte qui réussit au niveau mondial

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C’est un mouvement qui ressemble à une secte, mais à la différence des gourous marginaux, il mobilise des fortunes immenses et influence le pouvoir, avec une force de frappe bien plus grande que celle de l’Eglise de Scientologie ou de la secte Moon. Le Telegraph de Londres consacre aujourd’hui à l’« altruisme efficace » (Effective altruism, ou EA en anglais) un important papier, quelque peu confus, mais très révélateur, en décrivant son rôle dans la politique britannique et la guerre que mène contre lui l’administration Trump, notamment à travers son sous-secrétaire à la Défense, Emil Michael.

Ce dernier point s’explique par le fait qu’un des théoriciens fondateurs de l’altruisme efficace à la fin des années 1990 se trouve être Eliezer Yudkowsky, celui-là même qui aujourd’hui met en garde contre les dangers de l’intelligence artificielle, au sujet de laquelle il a écrit en 2025 son livre Si quelqu’un la construit, tout le monde meurt, pourquoi l’IA surhumaine nous tuerait tous. Nous reviendrons sur ce point.

L’altruisme efficace est un système de croyance selon lequel la moralité ou la bonté d’un acte se juge d’après l’importance de ses répercussions positives, le tout fondé sur une philosophie utilitariste dans laquelle la fin justifie les moyens – frauder pour devenir riche, par exemple, comme l’avait fait l’altruiste Sam Bankman-Fried par le biais des crypto-monnaies. Obtenir le meilleur bien pour le plus grand nombre de personnes, voilà l’idée dont l’objectif s’est rapidement élargi à travers l’identification de ceux (et de ce) qui devaient pouvoir en bénéficier.

 

L’altruisme efficace cherche à faire le plus grand bien à n’importe quel prix

Le mouvement détermine, à travers des calculs aux variables de plus en plus exotiques, quelles sont les actions philanthropiques dignes d’être menées, éventuellement en labellisant les associations ou organisations méritant d’être soutenues. Selon EA, ses propres organismes diffusent quelque deux milliards de dollars chaque année au service du financement diverses actions et campagnes.

Au fil du temps, le mouvement de l’altruisme efficace a cessé de limiter sa réflexion et ses calculs aux seuls êtres humains vivants. Un de ses ressorts est en effet de faire disparaître les frontières, ce qui est le propre de la révolution maçonnique, qui vise à faire disparaître celles entre les sexes, les générations, les espèces, le créé et l’incréé, le réel et le virtuel, et entre l’homme et Dieu lui-même.

D’abord, l’altruisme efficace a prétendu tenir compte des milliards d’êtres humains qui ne sont pas encore nés, et que les bonnes actions, à travers une sorte de dîme contribuée volontairement par les plus riches, devraient favoriser. Le philosophe suédois Nick Bostrom y a ajouté les êtres hypothétiques vivant dans des univers parallèles, au cas où. Puis s’y sont ajoutés les animaux, dont les droits sont aujourd’hui parmi les plus vigoureusement promus par l’altruisme efficace.

 

L’altruisme efficace, une secte qui irrite Donald Trump

Ainsi, au début, ces altruistes finançaient la distribution de moustiquaires en Afrique pour protéger les populations humaines. Aujourd’hui, ils ont donné la priorité au bien-être animal, que ce soit par le financement de campagnes dans le métro londonien contre l’élevage en batterie ou par la défense des crevettes, vrai symbole de leur action. Du point de vue utilitariste, cela se justifie ainsi : du fait qu’il y a d’énormes quantités de crevettes, alléger ne serait-ce qu’un peu leurs souffrances, notamment dans les élevages, ferait plus de bien que de s’occuper des besoins d’êtres humains pauvres ou malades.

Sans surprise. Ce mouvement, né au début des années 2000, compte parmi ses membres les plus influents le professeur d’éthique Peter Singer, actif dans les universités les plus en vue pour diffuser son éthique utilitariste et antispéciste. Il a consacré au sujet des conférences et des livres, et ce, dès 2013, plaidant pour que les très riches (il faut donc qu’il y ait des très riches) se préoccupent d’aider non pas leur prochain, mais leur lointain. L’être humain éloigné dans le temps ou dans l’espace comme la crevette dans nos assiettes.

On retrouve ainsi les donateurs EA dans la lutte contre le « changement climatique », non pas à travers la promotion de changements des comportements individuels dont d’autres se chargent, mais dans la promotion de politiques systémiques, toujours avec des objectifs de décarbonation et la recherche des investissements au plus gros impact potentiel, par exemple, à travers l’innovation énergétique.

 

L’altruisme efficace, aux antipodes de la charité chrétienne

On est ainsi aux antipodes de la charité chrétienne et du principe selon lequel faire le mal n’est pas permis, même pour obtenir un plus grand bien. La malice du système se révèle d’abord à travers son rejet de la morale traditionnelle. Un ancien membre, Emile Torres, a ainsi raconté quelques aspects de l’emprise exercée par cette véritable secte, qui attire les jeunes diplômés. Ceux-ci doivent alors se faire conseiller en vue de leur travail et de leurs fréquentations : pas question de sortir avec quelqu’un qui ne fait pas partie de l’EA, dont de nombreux membres « vivent dans des sortes de communautés, souvent dans des polycules » – des réseaux polyamoureux sur le plan affectif ou sexuel. Torres précise : « Les communautés rationalistes et EA semblent penser que la monogamie est une inclination de l’évolution, complètement dépassée. »

De la même façon, les tenants de l’altruisme efficace approuvent le financement de la contraception et la diffusion de celle-ci, notamment dans les pays en développement.

 

Au niveau mondial, l’altruisme efficace poursuit les objectifs globalistes

Autrement dit, ils sont assez bien alignés sur les objectifs mondialistes du jour, tout en les faisant varier au gré de leurs réflexions. Ainsi, leur action peut consister à protéger les enfants du paludisme, avant de s’interroger sur l’impact de l’augmentation de la population ou sur l’intérêt de la longévité humaine dans la mesure où celle-ci a des répercussions sur les « ressources globales ».

S’ils sombrent bien facilement dans le bizarre, cela n’empêche pas les altruistes efficaces d’occuper des positions importantes. C’était le cas par exemple de Dominic Cummings, l’un des principaux conseillers de Boris Johnson. Ils ont de la puissance grâce à leur force de frappe économique et à leurs allures de club de hauts diplômés des universités les plus en vue. Cela a fait dire à un conseiller de Westminster, rapporte le Telegraph, que ces utilitaristes pourraient bien être le seul groupe assez riche pour vraiment influencer le débat public : « Les utilitaristes n’éprouvent aucune affinité morale envers un lieu, une famille ou un pays. Ce qu’ils définissent comme étant le bien – qu’il s’agisse de construire des parcs solaires ou des centres de données contre la volonté des électeurs – l’emporte sur les valeurs d’honnêteté, de confiance, de loyauté ou de respect que nous avons toujours considérées comme acquises. »

 

L’altruisme efficace au cœur d’Anthropic

Il se trouve que la société Anthropic, constructeur de l’IA Claude, a justement été fondée par un important groupe de promoteurs de l’altruisme efficace. Christopher Olah, cofondateur d’Anthropic, est lui-même un altruiste efficace. C’est lui, on s’en souviendra, qui a tenté de faire avaler aux représentants de diverses religions, et en particulier au pape avant la publication de Magnifica Humanitas, que les chatbots ont des sentiments et une conscience.

L’altruisme efficace, en effet, s’étend aussi à l’IA, et cela s’est manifesté dans la décision toute récente d’Anthropic d’interdire les comportements « abusifs et cruels » à l’égard de ses modèles.

Ce sont précisément des sociétés comme Anthropic ou OpenAI qui mettent le plus fortement en garde contre les dangers potentiels de l’intelligence artificielle pour l’humanité. D’où l’hostilité de Trump à l’égard des altruistes efficaces qui veulent brider l’IA, alors qu’il veut voir les Etats-Unis tenir sa place face aux grandes puissances comme la Chine, pour ne pas abandonner la course à l’adversaire.

 

L’altruisme efficace met en garde contre l’IA mais la construit

Ici se manifeste finalement le jeu de la dialectique : les altruistes efficaces, qui sont fondamentalement hostiles à l’homme et surtout à Dieu et à sa loi, dénoncent l’IA tout en la soutenant. Ils contribuent fortement à son développement mais veulent y insuffler leur propre « éthique », en maniant l’outil de la peur face à ses dangers potentiels pour se justifier. Cela ne veut pas dire que ces dangers n’existent pas, mais en les affirmant, ils les annexent en quelque sorte, et captent le droit de les contrôler au moyen de remèdes qui peuvent se révéler pires que le mal.

On n’imagine pas de meilleur outil au service des altruistes efficaces que l’IA elle-même, chargée d’évaluer la validité des actions et des investissements des hommes à l’aune de leur utilitarisme.

 

Jeanne Smits