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L’Eglise dans la tourmente de 1968

Eglise tourmente 1968
 
Les journalistes désinformateurs, dans les publications générales ou historiques, ainsi que de nombreux hommes politiques, à commencer par le président de la République Emmanuel Macron, ont tenu à célébrer le cinquantenaire des événements de mai 1968. Célébrer une kermesse anarchisante relève du reste du contresens sur l’essence de ce mouvement. S’il n’a p as eu de débouchés politiques immédiats, le mouvement contestataire, estudiantin, puis ouvrier, actif principalement de mars à mai 1968 en France, a réussi à imposer sur le long terme ses valeurs, ou plus exactement ses antivaleurs. En effet, depuis les années 1980, les valeurs élémentaires et essentielles qui constituent le fondement des sociétés, la Religion, la Patrie, la Famille – et le mariage – sont systématiquement tournées en dérision, ou retournés dans des sens absurdes comme le prétendu « mariage homosexuel ». Significativement les désordres estudiantins avaient débuté par la revendication centrale du meneur Daniel Cohn-Bendit à la faculté de Nanterre : le libre-accès des étudiants la nuit aux chambres des étudiantes !
 
Les catholiques ont été affectés par ses événements, et, à la marge, que ce soit en opposition ou soutien au mouvement révolutionnaire, en ont été acteurs. Il est important de l’étudier, car les conséquences en ont été importantes.
 

L’historien Yves CHIRON propose une enquête historique sur les catholiques face à 1968

 
L’historien Yves Chiron, spécialiste compétent d’Histoire religieuse catholique, entend retracer, dans un ouvrage relativement court – moins de 300 pages -, à la portée du grand public curieux, l’attitude des catholiques face à ce mouvement contestataire de 1968. La logique aurait commandé une opposition frontale et totale des autorités ecclésiastiques comme des catholiques engagés dans la société, tant les valeurs fondamentales catholiques ou tout simplement humaines ont été systématiquement attaquées par ce mouvement. Or, force est de constater que curieusement, ceci n’a pas été le cas, pour le moins. Si l’Eglise, en tant qu’institution d’origine divine, ne peut jamais errer, les hommes d’Eglise peuvent eux se tromper, et a fortiori les simples fidèles.
 
Yves Chiron développe particulièrement l’exemple français, qui est assurément le plus familier au lecteur. Mais il y a eu, dans le monde entier, des Etats-Unis au Japon, dans les pays dits développés et dans les autres, comme ceux comme l’Amérique latine, des contestations anarchisantes ou gauchisantes très semblables. Les hommes d’Eglise et les fidèles ont été largement inaudibles dans le vacarme de 1968. Aussi, leurs prises de position de cette époque sont-elles peu connues. Lorsque l’on pense les connaître, on les imagine en partant de quelques cas authentiques, systématiquement choisis parmi les pires, oscillant entre passivité et enthousiasme pour un mouvement pourtant manifestement opposé aux valeurs chrétiennes et humaines élémentaires. Yves Chiron veut rendre compte de la complexité passée des choix et des prises de position, sans nier les nombreux scandales des chrétiens les plus progressistes.
 
Yves Chiron s’est livré à une enquête historique en relisant les journaux du temps, les mémoires des acteurs, ou en interrogeant les témoins encore vivants aujourd’hui ou du moins récemment.
 

Beaucoup de catholiques progressistes se sont compromis avec le mouvement de 1968

 
L’année 1968 marque, pour l’Eglise universelle, le triomphe symbolique d’une doctrine novatrice au sein de l’Eglise, la théologie de la libération, au Synode de Medellín en 1968, en Colombie. Cette doctrine, élaborée en Europe dans les années 1950, ce que l’on oublie trop souvent, et diffusée en Amérique latine, de l’Argentine au Mexique, dans les années 1960, obtient presque une reconnaissance officielle des évêques d’Amérique latine à cette occasion. Or, elle confond perspectives spirituelles et temporelles, ne considérant que ces dernières, en invoquant au plus le Christ, et un Christ très déformé, à rapprocher du « sans-culotte Jésus » des Jacobins de 1793. Le Christ aurait un révolutionnaire social en Palestine du premier siècle, prônant l’émancipation des pauvres ; il aurait été crucifié par des notables juifs, conservateurs de ce fait. Or, cette thèse est historiquement fausse. Elle repose sur la confusion entre pauvreté en esprit et pauvreté matérielle. L’Eglise a toujours encouragé les œuvres de charité envers les pauvres, mais jamais la révolution sociale, et prôné la pauvreté volontaire pour les âmes d’élites, en particulier les prêtres et religieux.
 
En outre, ce que rappelle pertinemment Yves Chiron en un chapitre clair, ces partisans de la théologie de la libération ont été divisés entre partisans d’une interprétation pacifique, refusant toute violence physique, avec pour chef de file l’évêque brésilien alors très célèbre don Helder Camara, et ceux d’une violence révolutionnaire active, derrière le prêtre-guérillero colombien Camilo Torres. Cette doctrine, au moins pour sa composante violente, a été mollement condamnée sous Jean-Paul II au milieu des années 1980. L’actuel pape François s’avère proche, pour le moins, de la branche pacifiste de cette doctrine.
 
En France, beaucoup de prêtres, religieux, séminaristes, ont multiplié les expériences, en se réclamant de Vatican II – en sollicitant fortement les textes au besoin -, en organisant des communautés nouvelles, confondant les états de vie, proposant des liturgies très libres, et « dialoguant avec le monde », ce qui a abouti dans les faits à une proximité avec l’extrême-gauche politique à la mode. Sans douter de la générosité ou de l’enthousiasme de beaucoup, Yves Chiron rappelle que le bilan n’a guère été positif, avec des abandons massifs d’études de séminaristes, ou pire, de sécularisations également massives de prêtres et religieux engagés dans ces démarches, au bout de quelques années. De nombreux exemples sont donnés, tous convergents.
 

Des comportements ambigus et des résistances très diverses

 
Parmi les comportements ambigus figurent ceux du premier homme d’Eglise concerné en France, Monseigneur Marty, alors archevêque de Paris. Il a eu un comportement ambigu par excellence, hésitant, variable, refusant toute condamnation claire du mouvement de 1968. Tout au plus a-t-il condamné les violences dans les rues, renvoyant dos-à-dos forces de l’ordre et militants anarchistes et gauchistes. Il n’a adressé aucune mise en garde claire à ses fidèles parisiens. Il a visité des blessés, pour les réconforter, dans les hôpitaux, au milieu de la nuit ou au petit matin. Cette dernière action est certainement bonne, mais l’archevêque de Paris n’a nullement, comme le commandait son devoir le plus élémentaire, éclairé ses fidèles ou ses pasteurs. Tout au plus a-t-il condamné quelques extravagances de prêtres engagés dans le mouvement contestataire, ou des bricolages liturgiques ressemblant à des Messes avec la concélébration de pasteurs protestants ; encore faut-il relever qu’aucun prêtre ou fidèle y participant n’a été sévèrement mis en garde, ni a fortiori excommunié. A notre goût, Yves Chiron se conduit dans son livre presque un peu trop en avocat de Monseigneur Marty, qui n’a vraiment pas été à la hauteur du défi.
 
A l’inverse, un modèle de résistance passive à cette occasion semble avoir été celle de l’abbé Lustiger – futur archevêque de Paris – qui, dans le désordre ambiant, a eu la sagesse de fermer son aumônerie à la Sorbonne, jusque-là espace d’échanges à la mode des années 1950-60. Face aux soviets étudiants agressifs et bruyants, il n’y avait aucun dialogue possible, avait-il jugé à juste titre. Par contre, il a maintenu ses messes, en choisissant délibérément à rebours des modes liturgiques du temps, des messes silencieuses, absolument pas participatives ; elles apaisaient les âmes, a-t-il reconnu dans ses Mémoires. Il est dommage que ce constat n’ait pas eu des suites de long terme.
 
Enfin, parmi les autorités de l’Eglise, il y a eu en France fort peu de franche résistance. Pourtant, en opposition frontale à l’hédonisme de 1968, il y a tout de même eu l’encyclique absolument fondamentale, et évidemment toujours valable de nos jours, Humanae Vitae du pape Paul VI, du 25 juillet 1968. Paul VI, contre l’avis de la majorité de la commission consultative ad hoc, a en effet décidé de condamner les pratiques contraceptives artificielles. Les fidèles catholiques ne peuvent pas y avoir recours. Yves Chiron rappelle à juste titre que si l’encyclique a été très mal reçue par les progressistes, matérialistes ou teintés d’un vernis de christianisme, en Europe et en Amérique du Nord, elle a été plutôt bien reçue dans le tiers-monde, pourtant alors en pleine explosion démographique. Les populations du Sud et leurs pasteurs ont tenu au respect de leur dignité humaine avant tout, repoussant les recommandations malthusiennes des grandes instances internationales, en particulier onusiennes, promettant un progrès matériel en cas de suivi de leurs conseils amoraux.
 

1968 annonce effectivement le pire, dans la société comme l’Eglise

 
Yves Chiron conclut son ouvrage en parlant de 1968 comme « l’An I de la crise de l’Eglise en France ». En effet, dans les années suivantes, les vocations, comme la pratique des fidèles, s’effondrent complètement. On ne peut que constater l’impasse du christianisme de gauche, qui a toujours suivi, sans les influencer en rien, les pires évolutions sociétales – en particulier de la destruction de la famille -, et vidé les églises et les séminaires.
 
Quant aux expériences pratiques de la théologie de la libération en Amérique latine, elles ont été aussi des échecs : elles se retrouvent, mêlées à d’autres influences, au cœur des projets politiques actuels des gouvernements socialistes du Vénézuéla et du Nicaragua. Elles s’avèrent constituer de très nets échecs, dans tous les domaines, au point qu’aujourd’hui une population ruinée fuit par millions le Venezuela, pays pétrolier pourtant, ce qui en vient à déstabiliser aussi les pays voisins.
 
Octave Thibault
 
Yves CHIRON L’Eglise dans la tourmente de 1968 Artège, 2018, 273 pages, 17 euros