C’est le privilège des grands hommes de provoquer des controverses à la fois complètement idiotes et très significatives. Le Shakespeare Birthplace Trust, l’organisme officiel qui se charge de conserver et promouvoir le berceau de Shakespeare à Stratford-upon-Avon, illustre aujourd’hui avec force cette loi. Rachael North, qui le dirige par intérim depuis 2024, a décidé d’y mener une politique « radicale ». Elle a lancé un projet visant à « dévoiler les histoires cachées liées à des objets spécifiques et à réexaminer ce qu’elles peuvent nous apprendre sur l’incidence du colonialisme sur notre perception de l’histoire du monde et sur le rôle que l’œuvre de Shakespeare a joué dans ce contexte ». Pour finir, selon Helen Hopkins, universitaire de Birmingham qui participe au projet, il faut « reconnaître le rôle que Shakespeare a été contraint de jouer dans l’établissement et le maintien de récits impérialistes de suprématie culturelle ». Shakespeare instrumentalisé ? Suprémaciste blanc par destination, pire que Kipling ? Il s’agirait d’en demander pardon fissa.
L’absurde, on sait quand ça commence, pas quand ça va finir
Ce type de fadaises n’est pas neuf et l’on n’a pas attendu la révolution arc-en-ciel pour s’y adonner. Un article du Monde datant de 1980 relate l’indignation éberluée du comédien Jean Le Poulain (ça ne rajeunit personne) quand il monta Le Marchand de Venise et que la LICRA le taxa « d’antisémitisme ». Il répondit : « C’est moi qui devrais poursuivre pour avoir dit cela. » Le marchand de Venise est-il antisémite ? Et l’Evangile selon saint Jean ? Ces questions ne sont pas seulement anachroniques (à l’époque où ces textes ont été écrits, le mot n’existait pas), elles sont absurdes : car c’est la manière dont Le Marchand de Venise est regardée qui est, ou non, antisémite – et Le Poulain n’avait nulle intention d’en monter une version antisémite ! Encore ce type de controverse se limitait-il, à l’époque, à quelques associations spécialisées dans l’agitation politique à prétexte moral. Il en va hélas autrement aujourd’hui puisque c’est le Shakespeare Birthplace Trust, l’organisation qui gère le patrimoine britannique de Shakespeare qui lance cet étrange débat.
Le privilège de la culture, c’est de faire n’importe quoi avec le patrimoine
Rachael North n’est pas née de la dernière pluie. Elle se garde d’attaquer de front « l’homme » Shakespeare, cher (notamment) à des millions de ses compatriotes. Elle se contente de déplorer l’histoire et l’influence hélas mauvaise qu’ont eu les collections de la fondation. Et elle entend « purger les politiques d’interprétation et les récits du Shakespeare Birthplace Trust de la pensée anglocentrique et colonialiste ». En arc-en-ciel globish dans le texte. Comme elle est à la page, elle mène ce travail avec des membres des communautés de la diaspora sud-asiatique des West Midlands. C’est merveilleusement local et mondial à la fois. Elle déplore qu’on la critique, elle en est « vraiment choquée ». Si on ne peut plus faire ce qu’on veut avec le patrimoine, à quoi bon travailler dans la culture ?
Black Lives Matter, Shakespeare inclusif et mantras
Elle a placé un buste du poète bengali Rabindranath Tagore dans le jardin de la maison natale de Shakespeare et célébré en mai 2025 le 163e anniversaire de celui-là et s’en flatte : « N’est-ce pas perpétuer l’œuvre de Shakespeare ? N’est-ce pas affirmer que Shakespeare est encore aujourd’hui une icône culturelle pertinente ? » Black Lives Matter l’a beaucoup marquée. « Je pense que nous devons adopter une approche résolument radicale sur ces questions. Je pense que nous devons veiller de manière radicale à ce que nos collections soient accessibles et inclusives pour tous et qu’elles répondent aux débats contemporains. (Nous devons) nous laisser guider par ces communautés elles-mêmes, et non pas imposer notre propre agenda. » D’une certaine culture indienne, elle a pris l’habitude des mantras.











