Histoire et géographie expliquent les inondations du Pas-de-Calais

Histoire Géographie Inondations Pas-de-Calais
 

Les inondations qui viennent de ravager le Pas-de-Calais à la suite d’un mois de pluies exceptionnelles sont pour les médias qui en ont fait leurs choux gras une preuve manifeste du réchauffement du climat par l’homme. Or rien en fait n’autorise cette interprétation. Ce qu’on peut reprocher ici aux hommes et à leur activité est d’avoir bâti un peu partout avec un optimisme inconsidéré, sans tenir compte de la géographie locale et de sa longue histoire. Les terres qui ont été inondées sont marquées par deux caractéristiques très faibles : leur pente et leur altitude. « Les trois fleuves qui ont débordé – la Liane, la Hem et l’Aa – prennent leur source à une centaine de mètres d’altitude rappelle Arnaud Gauthier, professeur à l’université de Lille. Le problème, c’est qu’en aval, le terrain est plat, avec des pentes faibles, ce qui rend difficile pour l’eau de s’écouler. Et les sols sont argileux et tourbeux, donc particulièrement imperméables. » Facilement inondables aujourd’hui par les fleuves côtiers, elles ont été hier souvent inondées par la mer.

 

Le Pas-de-Calais est né des inondations de la mer

Le Pas-de-Calais a été modelé par ce que l’on nomme en géographie les transgressions marines. La première, la transgression marine Dunkerque I, a eu lieu entre 5000 et 2500 avant Jésus-Christ. La mer l’a envahi avant d’y laisser une couche de sable d’une trentaine de mètres d’épaisseur. En se retirant, elle a donné leur forme aux marais de Saint Omer et à l’estuaire de l’Aa. Trois mille ans plus tard avait lieu la transgression marine Dunkerque II, du troisième au huitième siècle de notre ère. La mer, pénétrant par les estuaires de la Hem, de l’Aa et de l’Yser, envahit la plaine côtière sur une dizaine de kilomètres, les dunes les plus élevées formant des îles. Ces points hauts furent réintégrés au continent, tant en France d’aujourd’hui, les noms de lieu l’attestent, (Dunkerque, l’église des dunes) qu’en Belgique d’aujourd’hui (Ostende, extrémité ouest). Une petite transgression Dunkerque III eut lieu vers l’an mil, à la suite de la régression carolingienne.

 

L’histoire du Pas-de-Calais est une suite d’inondations

Tenant compte du niveau très bas de ce plat pays, les hommes ont tenté de le défendre depuis le dix-septième siècle, par un système de levées et de dunes renforcées d’une part, complété de l’autre par un réseau (1.500 kms) d’étiers d’évacuation munis d’écluses appelés là-bas watringues. Cela lui a permis de vivre pendant des siècles dans la prudence : le voyageur arrivant à Saint Omer voit que c’est une butte entourée de basses terres où il est déconseillé de bâtir. Le système de défense contre l’inondation a souvent été endommagé au cours de l’histoire. De plus, il vieillit et n’est plus entretenu avec la même régularité qu’au temps où le pays était habité principalement de paysans et de pêcheurs attachés à la terre. Depuis 80 ans, l’évolution est dramatique : « En 1953, une brèche dans la digue a quasiment inondé Dunkerque. C’était spectaculaire. Aujourd’hui, ce serait catastrophique », explique Philippe Parent, directeur de l’Institution interdépartementale des wateringues (IIW) du Nord/Pas-de-Calais.

 

Les administrations se refilent le bébé

Au début du mois de février 2010, la digue de Sangatte, très ancien ouvrage de près de deux kilomètres de long qui protège l’arrière-pays de Calais, déjà rompue sous Louis XIII, a cédé sur plusieurs mètres. L’Etat a colmaté la brèche en urgence, mais « ce n’est que de la consolidation », soulignait alors Guy Allemand, le maire de cette commune qui était littorale au temps de César et sous la mer sous Charlemagne. Il demandait plus d’aide de Paris : « La constitution française dit que l’Etat doit assurer la protection de ses citoyens. » Mais le ministère s’est retranché derrière la loi de 1807 qui dispose que l’entretien des ouvrages revient aux riverains. C’est ainsi que divers échelons politiques et administratif se disputent l’insigne honneur de ne rien faire.

 

Malgré la géographie, on a bâti sans prudence

Mais plus encore que les levées, ce sont les étiers qui menacent ruine. Ils sont très insuffisamment curés, souvent trop étroits, les écluses fatiguent, les pompes sont souvent hors d’usage, sans pièce de rechange. Pendant des années, les investissements nécessaires à renouveler le système n’ont pas été faits. En outre, quand la quantité de pluie devient excessive, la taille des bassins de rétention d’eau prévus n’est plus suffisante. Pour Bertrand Ringot, maire de Gravelines, « on paye l’addition de nos politiques passées. Nous avons surconstruit dans des zones inondables, bétonné les terres, et augmenté l’imperméabilité des sols et les risques ». Il a probablement raison : les pluies du Pas de Calais (236, 5 mm cumulés à Boulogne, 280 mm à Nielles, etc.), ont été fortes, mais inférieures à celles qui ont arrosé le nord du Médoc, pays de polders et de levées lui aussi, qui n’a pas souffert d’inondations. L’homme n’est pas coupable de réchauffer son climat, mais de ne plus s’adapter aux variations de celui-ci lorsqu’il oublie les leçons de l’histoire et de la géographie.

 

Pauline Mille