J’attendais beaucoup du dernier document en date publié par la Commission théologique internationale sous le titre Quo vadis, humanitas ? Des sources catholiques comme Infovaticaca l’ont présenté, avec son sous-titre « Penser l’anthropologie chrétienne face à quelques scénarios sur l’avenir de l’humain », en insistant, comme le fait d’ailleurs le document en certains lieux, sur le contexte de cet « avenir marqué par les avancées technologiques, les transformations culturelles et les nouvelles conceptions de la personne ».
Ce contexte, justement, est marqué par l’explosion de l’intelligence artificielle, qui s’immisce déjà dans de nombreux domaines de la vie et qui menace de supplanter l’homme. Etant donné que Quo vadis, humanitas ? commence par rappeler l’intérêt de Léon XIV pour cette nouvelle révolution industrielle, on pouvait espérer une réflexion de fond sur le danger qu’il y a à confier à la machine un don qui a été fait à l’homme par Dieu, qui l’a créé à son image et à sa ressemblance.
Si cet aspect n’est pas absent, on est loin d’aller au fond des choses et l’essentiel de ce long document de plus de 30.000 mots, parfois verbeux, souvent intellectualisant, consiste davantage en une réflexion ancrée sur une vision de l’homme tirée de Gaudium et Spes et de Vatican II ainsi que de nombreux écrits du pape François, celui-ci étant en proportion le plus cité en notes. Alors que l’humanité est au seuil d’une révolution qu’elle a elle-même mise en place et qui vise un changement radical de la compréhension de l’être humain, on aurait aimé quelque chose de plus clair et des mises en garde moins détachées.
Quo vadis, humanitas ? Rome s’interroge sur la suite
Il y a néanmoins des leçons à en tirer, à commencer par une dénonciation, dès les premières pages, du transhumanisme et du posthumanisme. Le premier, qui recherche l’augmentation des capacités humaines individuelles, est dénoncé comme souscrivant à une vision idéologique et naïvement acritique du progrès scientifique et technologique. C’est lui qui recherche aujourd’hui la mise en réseau de l’homme avec l’ordinateur. Et hélas, ce n’est pas un rêve absurde et inatteignable.
« Le transhumanisme imagine un avenir dans lequel les êtres humains perfectionneront la forme biologique actuelle qui caractérise la nature humaine, afin d’atteindre l’objectif d’une immortalité individuelle soutenue par la technologie. Dans la portée utopique de sa recherche d’une immortalité immanente, le transhumanisme peut être interprété comme l’expression existentielle d’une présomption à la fois naïve et arrogante », écrivent les auteurs du document qui a reçu le blanc-seing du cardinal Fernandez, du Dicastère pour la doctrine de la foi, et dont la publication a été autorisée par le pape Léon XIV.
« Le post-humanisme au sens strict critique l’humanisme traditionnel, remettant en question la spécificité des êtres humains et l’existence d’une “forme humaine” qui, en tant que telle, mérite d’être préservée car porteuse d’une signification universellement valable. Il met donc l’accent sur l’“hybride” (cyborg), jusqu’à déconstruire le sujet humain, rendant totalement fluide la frontière entre l’humain et la machine, et rejetant l’anthropocentrisme qui reste caractéristique du transhumanisme. En fin de compte, le post-humanisme au sens strict peut être compris comme une expression existentielle de fuite de la réalité, qui part d’une dévalorisation radicale de l’humain. »
Tel est en effet l’un des rêves des promoteurs de l’intelligence artificielle et de la robotique par elle « animée ».
L’homme fasciné par IA en oublie sa vocation
Le document confronte cette ambition avec la vraie dignité et la vraie grandeur de l’homme qui lui vient du fait qu’il a été créé pour lui-même par Dieu. Le texte insiste sur le mot « vocation » : l’homme est « appelé » par Dieu à l’aimer et à le rejoindre dans l’éternité, de telle sorte que le rêve de l’immortalité ici-bas dénature et dévalue l’homme. D’où cette remarque dans le paragraphe 24 : « A ce niveau du discours, on peut mesurer la profonde distance qui existe entre le rêve de “devenir comme des dieux” (cf. Gen 3, 4) d’un certain transhumanisme ou post-humanisme et le don de la “divinisation” comprise comme participation à la vie divine dans l’humanité transfigurée des enfants de Dieu dans le Christ. »
Quo vadis, humanitas ? distingue d’ailleurs entre les techniques indifférentes en elles-mêmes, pour lesquelles il suffirait de « distinguer les applications bonnes et positives des applications nocives et dangereuses », de l’intelligence artificielle, de la gestion des données, des biotechnologies, de la robotique, où le discernement devient « plus complexe et délicat » et exige d’avoir un discours vrai sur l’homme.
La Commission théologique internationale explique ainsi, dans le paragraphe 41 consacré à l’intelligence artificielle générale, qui serait capable de faire tout ce que fait l’homme, mais en mieux : « Un type de savoir et de calcul qui se passe d’une intelligence vécue dans un corps et située, ainsi que d’un type de connaissance relationnelle et transmise de génération en génération à travers des processus éducatifs qui jouent sur l’identité et le sens à donner à son destin et à son rôle dans le monde, constitue une menace pour le véritable bien de l’humanité. Pourtant, c’est sur ce type de connaissance sans corps, ni limites, ni liens, ni sens moral, se fondent les rêves du transhumanisme, qui va même, dans le post-humanisme, jusqu’à imaginer un saut évolutif. Cette imagination relance avec force la question de la finalité du progrès technologique. »
Quo vadis, humanitas ? Avec l’IA, l’homme crée une idole inouïe
Au détour du paragraphe 49, les auteurs pointent même un aspect essentiel de cette IA, qui fait l’objet d’une sorte de confiance religieuse « dans un monde gouverné par les machines » : « La religion numérique se présente comme si elle avait même le pouvoir de créer un “Dieu à son image et à sa ressemblance” à proposer à une humanité qui accorde une confiance totale à la technologie. Le “Dieu vivant” peut être remplacé par un “Dieu virtuel” qui prétend “sauver” l’humanité sur la base de performances technologiques mises à la disposition des aspirations spirituelles de l’être humain. »
Voilà qui fait penser à une discrète mention de l’apocalypse dans la note sur l’intelligence artificielle Antiqua et Nova des Dicastères pour la Doctrine de la foi et pour la Culture et l’Education et qui renvoyait à Ap. XIII, 15 après avoir noté que l’IA peut être encore plus séduisante que les idoles traditionnelles : « Et il lui fut donné d’animer l’image de ta bête, de façon à la faire parler et à faire tuer tous ceux qui n’adoreraient pas l’image de la bête. » La Commission théologique internationale ne va pas aussi loin, mais souligne tout de même, à travers sa réflexion sur la véritable humanité, l’immense distance qui sépare celle-ci de cet artefact qu’est l’IA.
De manière claire, Quo vadis, Humanitas ? pose d’ailleurs la question de fond :
« En résumé, ces transformations influencent la relation avec le Mystère de l’origine et de la fin ultime de la vie humaine. Lorsque l’être humain réduit la nature créée (personne, cosmos) à de la matière à transformer, il ne manifeste plus la gloire du Créateur, mais se substitue à Lui. »
Où l’on comprend que l’intelligence artificielle instaure en fait une sorte de matérialisme absolu, d’où le Créateur et ses lois sont absents et rejetés, mais où on adore ce que l’on a fabriqué. L’aboutissement logique de cela est un panthéisme. Or dans l’idolâtrie, au fond, l’homme ne s’adore pas lui-même, Et dans celle-ci plus que dans tout autre, puisque l’homme y est radicalement déprécié. Ainsi au bout du compte adore-t-il le démon, prince de ce monde, qui a tout intérêt à ce dévoiement de la créature, et à mentir à l’homme sur sa nature et son destin.
Nous publierons la deuxième partie de cette réflexion demain. (Il est possible de s’abonner à notre lettre d’informations hebdomadaire pour être tenu au courant de nos publications. C’est par ici.)











