Comment fonctionne concrètement la surveillance tous azimuts assistée par l’IA ? Une journaliste britannique du Daily Telegraph, Sophia Yan, a pu avoir accès à l’analyse telle qu’elle se pratique par le gouvernement communiste chinois, en particulier sur les ressortissants étrangers et plus fortement encore sur les journalistes. Elle révèle comment une nouvelle plateforme de sécurité permet aux autorités d’avoir accès à un tableau de bord permettant de voir les mouvements de toute personne jugée comme présentant un intérêt du point de vue de l’Etat et de la localiser en temps réel. C’est la « plateforme de contrôle dynamique » : dans son cas, celui dédié aux étrangers. La plateforme a été mise au jour par NetAskari, chercheur indépendant sur la cybersécurité qui s’intéresse plus particulièrement à la Chine.
Les données comprennent non seulement la localisation actuelle de la cible, mais ses mouvements passés, ses contacts et les personnes avec lesquelles elle passe régulièrement du temps. Les liens entre individus sont également identifiés selon qu’il s’agit de collègues, de condisciples, de voisins ou de compatriotes, dont il est possible de vérifier s’ils habitent près les uns des autres ou s’ils sont reconnus ensemble dans un même lieu.
La surveillance assistée par l’IA : le rêve pour la Chine communiste
Cette surveillance serrée est rendue possible notamment par la présence de 700 millions de caméras de rue, aussi bien dans les villes que dans les zones rurales, soit une caméra pour deux habitants. Certaines sont capables de surveiller toute une rue en pivotant sur leur base. Nombre d’entre elles sont aussi équipées de la reconnaissance faciale. A quoi s’ajoutent les logiciels de reconnaissance de la démarche ou de l’allure, développés depuis 2018.
Mais cette surveillance visuelle est loin d’être la seule à fournir les millions de données collectées en permanence. Pour les étrangers, les détails du visa permettent d’obtenir des informations en grand nombre, tout comme les applis de voyage et tous les autres moyens de collecte que fournissent les interactions sur smartphone en particulier pour l’ensemble de la population.
La Chine communiste a toujours agi en Big Brother ; c’est dans sa nature. Mais l’entreprise a désormais atteint des capacités totalement inédites, faisant du pays le champion toute catégorie des infrastructures dites de sécurité. Cela se traduit notamment, souligne Sophia Yan, par le harcèlement fréquent aussi bien des dissidents que des journalistes étrangers. Ce harcèlement ne se limite d’ailleurs pas au territoire chinois, mais s’exerce aussi sur les personnes d’intérêt se trouvant hors de ses frontières.
A cela s’ajoute la véritable mine que constituent les dispositifs d’identité numérique. De nombreux lieux en Chine sont équipés de postes de reconnaissance faciale par lesquels il faut obligatoirement passer pour pouvoir y entrer. Dans d’autres, on doit fournir son identité numérique, obligatoirement scannée en vue de tout accès. Cela vaut aussi bien pour passer les barrières des métros, accéder aux sites de construction ou utiliser les télésièges dans les stations de ski… En réalité, cette technique est omniprésente.
Surveillance efficace entre les historiques détaillés et le temps réel
Sophia Yan cite le cas d’un individu dont la page sur la « plateforme de contrôle dynamique » permet de constater le nombre de fois où il a été perçu à une intersection routière donnée, à l’entrée d’un supermarché ou à l’entrée d’un complexe de logements.
Parmi les multiples exploitations de ces données innombrables, les logiciels permettent de se focaliser sur : les fugitifs, les journalistes étrangers, les voyageurs, les personnes originaires de Hong Kong, de Macao ou de Taïwan. Sur sa propre fiche, Sophia Yan a constaté qu’elle était étiquetée « traçable », sans savoir précisément à quoi correspond un tel qualificatif.
Cependant, elle a constaté à de multiples reprises avoir été suivie, voire « accompagnée » lors de ses voyages, par des agents en civil. Ces derniers l’accostaient régulièrement dans des restaurants, aux portes d’embarquement des aéroports et même au pied de chez elle ; certains essayaient même de la suivre aux toilettes. En prenant l’avion en 2018, elle a eu la surprise de n’avoir rien eu à montrer en termes d’identification. En fait, la reconnaissance faciale donnait d’emblée toutes les informations nécessaires aux agents de sécurité. Elle raconte comment on peut tenter de se protéger, par exemple en cachant le renseignement du code d’accès sur son mobile. Mais les services de sécurité chinois ont déjà le moyen de cloner les téléphones portables.
Surveillance, IA, identité numérique, l’ère covid n’était qu’un avant-goût
L’ère du covid n’a fait que renforcer ces capacités de contrôle. Pendant les confinements, des caméras de surveillance ont été placées jusque dans les domiciles et des traceurs de mouvements ont été installés devant les portes d’entrée des logements.
La journaliste souligne qu’il n’est pas pour l’heure possible de savoir si la plateforme de contrôle a été étendue à d’autres catégories de personnes, et notamment aux ressortissants chinois eux-mêmes. Mais en tout cas, la technologie est là : entre caméras, reconnaissance faciale, identité numérique et pompage des données de navigation sur smartphone ou ordinateur. Il est quasi impossible d’échapper au système car il faut bien se déplacer un peu, et les systèmes d’identification obligatoires pour accéder aux transports, aux institutions publiques et autres lieux où il est possible de filtrer les gens ne peuvent pas être évités dans une vie quotidienne normale.
Voilà ce qui se passe dans un pays communiste, mais rien ne garantit que la facilité du suivi de chacun n’entraîne des pays « démocratiques » sur la même pente. Selon un article de janvier 2025 de l’ONG Disclose, la France en particulier a activement milité pour que la reconnaissance faciale en temps réel, l’interprétation des émotions, la catégorisation des pensées religieuses, sexuelles et politiques soient permises par le Règlement européen sur l’intelligence artificielle. Au mois de mars dernier éclatait le scandale de l’utilisation illégale de la reconnaissance faciale par les forces de l’ordre en France. L’identité numérique progresse déjà pour les accès aux différents sites officiels sur internet. C’est un premier petit pas dont la destination possible est bien le « modèle » chinois, qui prouve qu’on peut déjà aller beaucoup plus loin.











