Des tritons et des barbastelles contre l’arrivée de 1.250 réfugiés à Piddington

Depuis sa sécession, le petit village de Piddington, près d’Oxford, a renouvelé ses panneaux. On y pénètre désormais dans la principauté de Piddington, et la population locale, quasi unanime, s’y dresse avec autant d’humour que d’opiniâtreté contre l’arrivée de 1 256 demandeurs d’asile masculins à leur porte, dans un camp militaire désaffecté. Les Britanniques savent mettre des sourires dans le tragique, car c’est bien de cela qu’il s’agit.

On ne peut évidemment pas parler de démonstration de force de la part d’un village aussi minuscule. Mais l’opération, somme toute très médiatique, a reçu un renfort inespéré autant qu’à contre-emploi. Ce sont en effet les exigences environnementales qui pourraient stopper le projet. Il paraît que les autorités ont omis d’accomplir leur devoir écologique en évaluant la « faisabilité » (comme on dit en mauvais franglais) de loger quatre ou cinq fois plus de jeunes adultes, désœuvrés, tous mâles et célibataires, que de Piddingtoniens – enfants et vieillards, des garçons et des hommes, des femmes et des jeunes filles – aux portes de cette paisible communauté. Les femmes et les enfants représentent 63 % de la population locale.

 

1250 réfugiés face à 350 réfugiés à Piddington

Insensibles aux inquiétudes humaines, alors que 133 femmes de Piddington ont écrit la semaine dernière aux élus de la Chambre des communes pour dire leur peur face à la criminalité qui pourrait résulter d’un mix aussi explosif (elles ont reçu en tout et pour tout quatre réponses), les autorités vont avoir plus de mal à faire passer la transformation du camp militaire pourrait déranger les Grands tritons crêtés, qui y ont établi une de leurs rares colonies. C’est apparemment par l’effet d’une bévue que l’évaluation écologique de la zone soumise dans la demande de permis de construire a soutenu qu’on ne trouvait sur les lieux aucun triton, aucun reptile, aucune chauve-souris faisant partie des espèces protégées.

C’est dès mercredi soir, alors que l’indépendance avait été déclarée le matin même, qu’une procédure a été lancée contre la Haute Cour. Grâce à la diligence d’une habitante diplômée en zoologie, le Dr Claire Brennan, qui a soulevé le triton en affirmant que si la permission était donnée au titre d’une information matériellement incomplète, il était tout à fait possible de la contester en justice. « S’ils commencent à travailler sur le site sans permis, cela constituerait potentiellement un crime contre la vie sauvage », a-t-elle souligné.

Voilà la première mise à exécution de l’annonce faite au moment de la sécession. « Nous serons connus comme le village qui rugit », a déclaré la Piddingtonienne chargée de proclamer les résultats du référendum de sécession, remportée par 285 voix contre 26 avec une participation de 92 %, pas moins. Claire référence au film La Souris qui rugissait (à voir d’urgence)…

 

L’écologie, les tritons et les barbastelles plutôt que la peur des femmes

Le Dr Claire Brennan, qui brigue un mandat de conseillère du Parti des Verts, est celle qui a épluché tous les documents d’archives sur l’environnement de la vallée de la Tamise. Un bonheur ne venant jamais seul, il apparaît n’y a pas que les tritons qui se reproduisent sur place : on y a découvert il y a peu des chauves-souris barbastelles, une des variétés les plus rares au monde, qui ont précisément élu domicile sur le camp militaire. Les enregistrements réalisés les 7 et 10 septembre ont permis d’identifier leurs cris très particuliers en utilisant 32 kHz au moyen d’enregistreurs d’écholocalisation fournis par l’écologiste Pedro Collins, qui s’est occupé de biodiversité dans une agence gouvernementale pendant plus de vingt ans. « La présence d’une barbastelle fait passer l’importance du site d’un niveau local standard à un niveau national et européen. Les barbastelles comptent parmi les mammifères les plus rares du Royaume-Uni », a-t-il déclaré.

Pour faire les recherches nécessaires, le ministère de l’Intérieur va se trouver obligé de mettre en place des études spécialisées pour évaluer la dimension et la nature de toute colonie de l’insolite barbastelle. Mais il faudra d’abord leur laisser le temps d’hiverner d’ici à cinq ou six semaines, et ce jusqu’au printemps prochain. Tout devra être surveillé à l’aube et le soir, au cours des différentes saisons avant que la moindre démolition puisse avoir lieu.

 

La principauté de Piddington entre drame et humour

Une fois ce délai passé, si leur présence est vérifiée, le ministère devra s’adresser à Natural England pour obtenir une licence de construction, qui ne sera accordée qu’en l’absence de tout trouble à leur habitat ou à défaut, en apportant la preuve qu’il sera possible de les transférer en toute sécurité vers un autre territoire tout aussi adapté.

Outre les tritons et les chauves-souris, la présence sur le camp ou dans ses environs de rossignols, de blaireaux et d’une loutre a été établie, mais les barbastelles à elles seules ont la capacité de bloquer le projet, souligne le rapport écologique qui sera produit par le groupe Wrong Plan, Wrong Site (Mauvais plan, mauvais site), qui a saisi la justice hier soir.

Sans surprise, un porte-parole du ministère de l’Intérieur britannique a assuré que les études nécessaires avaient bel et bien été faites et que tout va bien. On verra.

Mais le plus révoltant, peut-être, dans cette histoire, c’est le fait que les autorités ont plus de chances de reculer face aux menaces posées par une construction à quelques chauves-souris et autres tritons qu’à des êtres humains, des autochtones qui plus est.  Selon certaines femmes interrogées sur place, la police serait venue leur expliquer qu’il conviendrait de prendre des « précautions » quand les réfugiés seront installés. « Se claquemurer ? » demande une femme. « Ne pas croiser leur regard. » Beaucoup parlent de la conséquence logique qui les attend : le confinement à certaines heures du jour et surtout de la nuit. Et un changement total de mode de vie.

 

Jeanne Smits