Interview de Bachar El Assad aux médias français : la guerre en Syrie, une histoire à la fois très simple et très compliquée

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Bachar El-Assad lors de son interview le 8 janvier 2017


 
Le président Bachar El Assad a donné une interview exceptionnelle à trois médias français. Il y développe une vision simple de la guerre et de la politique internationale, même si la situation reste compliquée en Syrie. Les Occidentaux paient leur erreur initiale d’appréciation, que leur propagande ne parvient plus à masquer.
 
Quand la guerre a commencé en Syrie en 2011, c’étaient les printemps arabes, une entreprise de déstabilisation globale des États allant de l’Algérie à l’Iran. L’Amérique et ses alliés pensaient que Bachar El Assad tomberait aussi facilement qu’un Moubarak mais ils se sont trompés : il s’est avéré plus coriace qu’un Kadhafi ou même qu’un Saddam Hussein. En a découlé une longue guerre en Syrie, civile, étrangère, religieuse, ethnique, qui a causé de nombreux morts et l’exode de nombreux réfugiés. Dommage collatéral : l’affaire a remis en selle la Russie, provoqué un changement d’alliances avec la Turquie et fortement affaibli dans la région l’Occident, la France en particulier. L’objectif premier était d’éliminer Bachar El Assad avant toute négociation, il est aujourd’hui sinon vainqueur du moins en position de force. Cinq ans après, le temps du mandat de François Hollande, il a donné une longue interview à trois médias français, RTL, RFI et LCP.
 

Bachar El Assad a-t-il commis des crimes de guerre en Syrie ?

 
Le ton est sévère mais juste, particulièrement humiliant pour les Français, anciens protecteurs diminués par d’innombrables erreurs diplomatiques jusqu’à ne plus tenir aujourd’hui que le rôle de la mouche du coche. La parole sonne, simple, évidente. « Le problème maintenant, avec la France en particulier, c’est qu’elle n’a pas d’ambassade, ni aucune relation avec la Syrie. On peut donc dire que c’est un État aveugle. Comment définir une politique envers une région si vous êtes incapables de voir, si vous êtes aveugle ?»
 
Les Français, à gauche en particulier, Benoît Hamon, candidat à la primaire de gauche vient d’en rajouter une couche, accusent volontiers Bachar El Assad sur la question des droits de l’homme, les massacres de civils par bombardements, l’utilisation de gaz toxique. Bachar El Assad balaie ces accusations de crimes de guerre : « Vous ne pouvez pas avoir le soutien populaire si vous tuez vos propres citoyens (…) Toute cette histoire ne tient pas debout. » Il ajoute que la France est mal placée pour l’accuser : « Si on parle de la France, attaquer la Libye, cela faisait partie des droits de l’Homme ? Donc ils ne sont absolument pas en position de discuter de cela avec un quelconque pays dans le monde. »
 

Alep, pire catastrophe humanitaire dans les médias français

 
Il ne s’attarde pas à la question : c’est l’image même de la guerre en Syrie donnée par les médias occidentaux, ses implications politiques et morales qui le surprennent. En particulier la propagande sur la situation à Alep, « plus grosse catastrophe humanitaire depuis la seconde guerre mondiale », occasion du massacre de nombreux civils. Pour nos médias, c’est le « régime de Bachar El Assad » et « son allié russe » qui sont responsable des dégâts. Sa réponse est à la fois simple et compliquée : « La question qu’il faut se poser est la suivante : comment pouvez-vous libérer les civils des terroristes dans ces zones ? Qu’est-ce qui est le mieux ? Les laisser à leur merci, les abandonner aux mains de terroristes qui coupent des têtes, qui assassinent ? Est-ce le rôle de l’État de rester les bras croisés ? Non, vous devez les libérer. C’est parfois le prix à payer. Et à la fin, ces gens sont libérés des terroristes.»
 
Bachar El Assad a une conception extensive des terroristes. Satisfait par le résultat de la bataille d’Alep, « moment critique de cette guerre », il se donne en effet la « victoire » pour objectif en précisant : « Nous avons la légitimité pour libérer n’importe quelle zone contrôlée par les terroristes, quel que soit le nom qu’ils se donnent. Qu’ils s’appellent État islamique, qu’ils s’appellent Al Nosra, qu’ils se disent modérés ou bien Casques blancs ».
 

L’Occident opère une distinction compliquée entre rebelles

 
A l’inverse, les Occidentaux depuis le début distinguent avec soin divers opposants au « régime » de Bachar El Assad. Cela les a menés à des distinctions souvent vaines entre rebelles – et, sous couleur de soutenir les « modérés », à financer des djihadistes. C’est ainsi que Laurent Fabius étant ministre de l’intérieur a pu saluer la « bon boulot » de Al Nosra, branche syrienne d’Al Qaïda dont les Français combattent une autre branche au Mali. C’est ainsi aussi que les États-Unis ont soutenu un moment deux organisations djihadistes opposées, l’une par l’intermédiaire de la CIA, l’autre par l’intermédiaire du Pentagone.
 
Pour justifier cette déstabilisation de la Syrie, les gouvernements occidentaux et leurs médias devaient à la fois soutenir la fable des bons rebelles modérés et noircir les inévitables horreurs commises par les forces loyalistes. D’où la rhétorique sur les attaques contre les civils.
 

L’histoire simple de la propagande au Proche-Orient

 
On notera pour mémoire que le gouvernement syrien, du temps de Haffez, le père de Bachar El Assad, avait utilisé la même phraséologie pour intervenir au Liban contre les phalanges libanaises, décrétées coupables d’attaquer « le camp de réfugiés palestiniens » de Tall-el-Zaatar. Or Tall-el-Zaatar était occupé par des milliers de combattants pourvus d’armes lourdes et comportait même des batteries de 155 protégées par des casemates. La question qui se pose est : quand un rebelle se réfugie dans une ville pour s’en faire une forteresse, qui est responsable des éventuelles pertes civiles ? Le gouvernement qui l’en chasse ou lui-même ?
 
Elle est au cœur d’une question plus vaste et plus compliquée sur les responsabilités de la guerre en Syrie et de la façon dont nos médias l’ont racontée. Les rares voix de journalistes indépendants qui se sont rendus sur place rendent tous le même son. Ce qui nous est présenté comme la réalité n’a rien à voir avec ce qu’ils ont pu constater.
 

En Syrie, les médias se sont dispensés de toute réalité

 
Le bobard de guerre a toujours existé, et l’on n’a jamais vu en la matière d’information neutre. Mais ici le mensonge semble quand même renouvelé, en ce qu’il se trouve dispensé de toute relation avec la réalité. On avance par exemple des nombres de morts, sans que les « sources » donnent la moindre précision sur leur façon de les compter. Les uns (l’observatoire syrien des droits de l’homme) parlent de 300.000 en cinq ans, d’autres de 500.000, la Ligue arabe de 100.000. Et vous, combien dites-vous ? Stop ou encore ? Quel est le juste prix ? L’erreur fondamentale est de prendre ceux qui avancent des données pour des sources. Ce sont des émetteurs de propagande. Ainsi l’observatoire syrien des droits de l’homme. Cela n’a rien d’un observatoire, c’est une officine anti Bachar El Assad, et il n’avait qu’un (un) correspondant à Damas lors de la dernière offensive. Dans l’autre camp, il faut prendre avec les mêmes précautions les données fournies par l’armée russe sur les djihadistes qu’elle aurait tués (29.000) : elle a tout intérêt à faire mousser son bilan.
 

L’interview de Bachar El Assad : porte entrouverte à l’Occident

 
L’interview de Bachar El Assad fait jaser, surtout à gauche, surtout les belles consciences professionnelles. Le Moyen-Orient a toujours fait songer les Français, et leur a valu pas mal de déconvenues. Il n’est pas si loin le temps où le général De Gaulle partait avec des idées simples pour l’Orient compliqué et s’y faisait rouler dans la farine par les Anglo-saxons. Le capitaine Haddock lui aussi, l’ami de Tintin, y fut l’observateur d’une histoire à la fois très simple et très compliquée. Aujourd’hui, Bachar El Assad entrouvre la porte aux Occidentaux qui ont vendu sa peau avant de l’avoir tué. Il a même suivi avec satisfaction la primaire à droite : « Si Monsieur Fillon met en application ce qu’il dit, ce sera très bien. (..) Sa position sur les terroristes, quand il dit que ça reste la priorité et que l’on ne doit pas faire ingérence dans les affaires des autres pays, cette position est la bienvenue ».
 
Encore faudrait-il que le candidat LR soit élu et qu’il tienne ses promesses. Bachar El Assad trouve plus sûr d’espérer en Donald Trump : « S’il y a une approche sincère, une initiative d’améliorer les relations entre les États-Unis et la Russie, cela aura un impact sur tous les problèmes dans le monde, y compris en Syrie ». A suivre.
 

Pauline Mille