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Du Smartphone au changement anthropologique radical, ou la victoire du virtuel selon Rod Dreher

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Les Smartphones sont notre « Soma » – la drogue du bonheur dans Le meilleur des mondes. C’est le titre d’un très beau texte où le catholique américain Rod Dreher, auteur de The Benedict Option – l’option bénédictine pour rechristianiser nos familles dans une situation de modernité anti-chrétienne – réfléchit à la victoire du virtuel dans la vie des hommes modernes et surtout des jeunes. C’est un changement anthropologique radical, avertit Rod Dreher, partant d’une recherche réalisée par la psychologue universitaire Jean Twenge.
 
Tout part d’un constat : les changements d’une génération à l’autre ne sont plus graduels, développements réguliers de tendances qui s’installent à la faveur de changements de l’environnement. La génération Y, par exemple, est hautement individualiste, Mais c’est l’aboutissement d’une tendance qui a commencé avec l’arrivée à l’âge adulte des enfants du baby-boom.
 

Un changement anthropologique induit par les Smartphones et autres écrans

 
« Aux alentours de 2012, j’ai remarqué des changements abrupts dans les comportements et les états émotionnels des adolescents. Les pentes douces des lignes des mes graphiques sont devenues des montagnes escarpées et des falaises à pic, à mesure que grand nombre des caractéristiques particulières de la génération Y ont commencé à disparaître. Dans l’ensemble de mes analyses des données générationnelles – parmi lesquelles certaines remontent aux années 1930 – je n’avais jamais rien vu de tel. (…)
 
« La plus grande différence entre la génération Y et ses prédécesseurs réside dans la manière de voir le monde : les adolescents d’aujourd’hui diffèrent des individus de la génération Y, pas seulement dans la façon de voir mais aussi et surtout dans la manière dont ils s’occupent. Les expériences qu’ils vivent chaque jour sont radicalement différentes de celles d’une génération devenue adulte quelques années plus tôt seulement. »
 
Pour Jean Twenge – qui mène ses études aux Etats-Unis – l’événement marquant qui peut expliquer ce changement radical est le moment où la proportion d’Américains possédant un Smartphone a dépassé les 50 %.
 

La victoire du virtuel rend déjà des jeunes incapables de relations humaines

 
Les statistiques et les analyses qu’elle avance sont ahurissantes. On devine la naissance d’une société où les personnes, totalement atomisées, ne savent plus comment interagir avec autrui, même pas avec leur propre famille. Si bien que les jeunes nés entre 1995 et 2012 – l’« i-Gen » –, qui ont toujours connu le Smartphone, sont beaucoup plus exposés au risque de dépression et de malaise. Comme l’observe Rod Dreher, s’il peut sembler encourageant de constater que ces jeunes ont des relations sexuelles moins fréquentes et, surtout, commencent plus tard, « ce peut être dû au fait qu’ils parlent de moins en moins face-à-face avec les autres ». Ce n’est de chasteté, mais d’isolement qu’il s’agit.
 
Jean Twenge multiplie les indications inquiétantes à cet égard, car c’est une situation qui aura forcément des répercussions graves jusque dans l’âge adulte. Et elle remarque : « Au cours de la prochaine décennie, il y aura peut-être davantage d’adultes connaissant l’emoji qui convient exactement à une situation donnée, mais pas la bonne expression du visage. »
 
Au-delà des Smartphones d’ailleurs, c’est l’ensemble des écrans et des réseaux sociaux qui sont concernés. Alors que le travail à domicile se développe, même ceux qui ne passent pas leur vie sur Facebook ont de moins en moins de relations et d’amitié face-à-face. Rod Dreher lui-même se juge atteint : « J’arrive en fin de journée avec l’impression qu’elle a été bien chargée, mais en vérité, la quasi-totalité de mes conversations se sont faites par texto ou par e-mail. » Il avoue être devenu plus retiré et introverti, davantage à l’aise lorsqu’un écran s’interpose entre lui et son interlocuteur que lorsqu’il doit le confronter en chair et en os.
 

Rod Dreher appelle au refus du « tout écran »

 
C’est le résultat, pense Dreher, d’une utilisation de plus en plus intense des écrans. Et de renvoyer au livre de Nicholas Carr (The Shallows – en français, L’Internet rend-il bête ?) qui montre les difficultés de concentration et de mémoire longue induites par l’utilisation d’Internet. Un de ses lecteurs parle du « démêlage gnostique entre corps et âme » causé par le vrombissement incessant des Smartphones. Celui-ci, au mieux, peut susciter le désir « du repos et de l’unité spirituelle qu’offre le christianisme traditionnel », observe-t-il. Et au pire ?
 
La situation est d’autant plus délétère que les adolescents d’aujourd’hui n’ont guère de contact avec leurs congénères s’ils n’ont pas de Smartphone pour échanger textos et vidéos, et discuter des jeux auxquels ils jouent.
 
Rod Dreher précise : « L’internet est le moteur technologique de la mutation métaphysique qui a commencé avec soit, a) : la Renaissance, qui a conduit aux Lumières, et l’accent mis sur la raison et la primauté de l’individu ; soit b) : la Révolution sexuelle, qui a placé l’individu “désirant” au centre de l’univers, en ancrant l’identité dans le désir sexuel. »
 
Et de conclure : « D’une certaine manière, cela n’a pas vraiment d’importance. Ce qu’il faut retenir, c’est que le glissement métaphysique est indéniable. Nous sommes désormais post-chrétiens. L’Internet et les technologies qui lui sont liées mènent la révolution de l’individualisme vers leur conclusion ultime : chacun seul dans sa chambre, profitant de sexe en réalité virtuelle avec une star du porno sortie de sa propre imagination (c’est-à-dire se masturbant). »
 
Avec raison, Dreher parle de tsunami civilisationnel. Il lance un appel à vivre différemment, selon la métaphysique du christianisme, la métaphysique du réel, qui oblige selon lui à s’allier avec tous ceux qui sont encore capables, de par leur tradition religieuse, de reconnaître la réalité de ce qui est réellement humain et a refuser l’esclavage de la technologie et du désir.
 

Jeanne Smits