Mgr Salvatore Cordileone : « La messe, cœur de la civilisation occidentale » par le vrai, le beau, le bien

 

Mgr Salvatore Cordileone, archevêque de San Francisco en Californie, a célébré le 7 mars à Zagreb la première messe pontificale de rite traditionnel latin depuis plus de 50 ans en Croatie. A l’occasion de cet événement, il a également donné une conférence sur le vrai, le bien et le beau, soulignant qu’aujourd’hui la notion de vérité est battue en brèche, qu’on appelle bien tout et son contraire, mais le beau continue d’attirer les cœurs. Aussi appelle-t-il les chrétiens à chercher à attirer les hommes par la Via pulchritudinis : la voie de la beauté. Et il demande un « renouveau de la messe », qui est le sommet de la beauté, non par une nouvelle réforme liturgique, mais par le retour à son ancienne splendeur.

C’est d’ailleurs tout le sens de sa propre célébration de la messe tridentine dans sa forme pontificale si somptueuse, dans un vieux pays d’Europe, à laquelle il a justement voulu relier ses réflexions.

Nous vous proposons ci-dessous la traduction intégrale de la conférence de Mgr Salvatore Cordileone. Comme elle est très longue et comporte un certain nombre de notions déjà bien connues, les plus pressés pourront se rendre directement aux dernières sections sur « la messe, cœur de la civilisation occidentale », « le rôle de la musique », « l’annulation du péché » (sur l’économie du salut) et la conclusion. – J.S.

 

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Introduction

Nous sommes entrés dans une ère post-chrétienne et nous voyons tout autour de nous les conséquences de l’effondrement de la civilisation, dans certaines parties du monde plus que dans d’autres. En tout cas, dans la mienne ! C’est précisément pour cette raison que je suis particulièrement heureux d’être ici, en Croatie, qui conserve encore un certain sens de l’esprit catholique où les principes chrétiens sont considérés comme bons et nobles. Mais même ici, la décadence est perceptible et va croissant. Nous ne devons pas nous leurrer : comme l’a dit le pape François dans sa célèbre phrase, nous ne vivons pas seulement une époque de changements, mais un changement d’époque.

Cela nous préoccupe tous. Comment réagir, comment évangéliser et imprégner le « monde » – c’est-à-dire les communautés dans lesquelles nous vivons et travaillons – de la vérité et des valeurs salvatrices de l’Evangile ?

L’Eglise l’a toujours fait à travers les trois grands transcendantaux : le vrai, le beau et le bien. Ce sont les portes qui mènent à Dieu, qui est la perfection de chacun d’entre eux. Puisque Dieu nous a créés à son image, ces réalités sont également liées à la partie la plus noble de notre nature humaine.

A une époque de perte de foi croissante, nous devons emprunter toutes ces voies ; cependant, chacune d’entre elles comporte également ses propres défis particuliers dans le monde actuel.

 

Le plan : le vrai, le beau et le bon

Revenons au principe. Il s’agit de construire ce qui mènera à l’épanouissement de la civilisation chrétienne. Toute structure a un plan ; sans plan, on ne peut rien construire. Alors, quel est le plan de la civilisation chrétienne occidentale ? C’est la croix.

Rappelons-nous ce que nous dit saint Jean dans son Evangile : lorsque Jésus fut crucifié, « Pilate rédigea une inscription et la fixa sur la croix. Elle disait : Jésus de Nazareth, Roi des Juifs… et elle était écrite en hébreu, en latin et en grec ».

Nous voyons ici l’essence du plan de la civilisation occidentale : une Eglise qui bâtirait une civilisation chrétienne ou, plus précisément, qui reconstruirait la civilisation après la chute de l’Empire romain et la renouvellerait de manière chrétienne. La croix est le plan de cette civilisation.

Tout commence avec le peuple élu par Dieu. Dieu leur donne la Loi, la Torah, par l’intermédiaire de Moïse, qui n’est pas seulement un ensemble de règles permettant aux hommes de vivre ensemble, mais une révélation de sa vérité supérieure. De ce peuple naît l’Eglise, à laquelle Dieu donne la plénitude de la révélation en son Fils, Jésus-Christ.

A mesure que l’Eglise s’est mise à accomplir la Grande Commission et à prêcher l’Evangile dans tout le monde connu de l’époque, elle est entrée en contact de plus en plus étroit avec la culture grecque. La pensée grecque et la langue grecque constituaient l’influence culturelle dominante de l’époque, tout comme le sont aujourd’hui les cultures anglaise et américaine.

Les premiers Pères de l’Eglise, conscients de la puissance de la philosophie grecque, ont appris à traduire la pensée sémitique dans les catégories de la philosophie grecque afin de conduire les païens au salut en Christ.

Lorsque Rome s’est convertie au christianisme, l’Eglise a pu utiliser l’infrastructure de l’Empire romain – ses routes, ses lois et ses modèles de gouvernement – qui s’étendait à travers l’Europe, l’Afrique du Nord et le Proche-Orient. Ainsi, l’Eglise a acquis la structure nécessaire pour construire une civilisation chrétienne commune.

 

La vérité

L’une des grandes caractéristiques de la tradition intellectuelle catholique est la conviction que la foi et la raison doivent travailler ensemble. Chacune apporte sa contribution unique et sert de correctif à l’autre pour parvenir à la connaissance de la vérité.

L’un des grands fruits de cette collaboration fut la création de l’université. L’Eglise a donné l’université au monde. L’université, comme le dit le pape saint Jean-Paul II dans la constitution apostolique Ex corde Ecclesiae, « est née du cœur de l’Eglise ».

Après la chute de l’Empire romain au Ve siècle, un effondrement total de la civilisation, qui a maintenu vivante la flamme de la foi et du savoir ? Les monastères.

Les monastères n’étaient pas seulement des lieux de prière, mais aussi des centres d’apprentissage, d’étude et de transmission du savoir. Les gens s’installaient près des monastères avec leurs familles pour recevoir une éducation et un accompagnement pastoral, et c’est ainsi que des villages se sont développés autour d’eux.

Comme j’aime le dire aux jeunes lorsque je célèbre le sacrement de la confirmation, mille ans se sont écoulés entre la chute de l’Empire romain et l’invention de l’imprimerie. Lorsque vous lisez la Bible, ou tout autre texte ancien, qu’il s’agisse de l’œuvre d’un philosophe grec, d’un poète romain ou d’un Père de l’Eglise, vous êtes-vous déjà demandé comment ce texte, vieux de plusieurs millénaires, est parvenu jusqu’à vous à une époque où la civilisation s’était effondrée et où, pendant près de mille ans, il n’existait aucun moyen efficace de produire des textes en masse ? La réponse est : les monastères.

Pendant mille ans, les moines de toute l’Europe ont copié des textes anciens : la Bible, les œuvres des philosophes, des poètes et des Pères de l’Eglise. Dans des salles spéciales, appelées scriptoria, ont été créés des manuscrits qui étaient souvent de véritables œuvres d’art, des manuscrits enluminés que l’on peut encore voir aujourd’hui dans les musées.

Au Haut Moyen Age, l’Eglise eut l’idée de rassembler toutes les branches du savoir en un seul lieu : universa, « toutes choses ». C’est ainsi que naquit l’université.

Après cette période historique vint ce que nous appelons le Siècle des Lumières, qui marqua le début de l’ère moderne (un terme et un concept inventés par les modernistes eux-mêmes !). Cette époque croyait en la vérité et en sa quête, mais exclusivement par le biais de la raison. La foi a été progressivement reléguée à la sphère privée, et la raison – bien qu’elle soit en soi un principe solide et précieux – est devenue le seul moyen d’accéder à la vérité. Ainsi, l’équation est restée incomplète. La foi a été réduite à une question d’opinion privée, au lieu de rester l’une des sources par lesquelles l’homme peut parvenir à connaître la vérité.

Et qu’avons-nous aujourd’hui, après des siècles durant lesquels le monde moderne a tenté de comprendre la vérité en se fondant uniquement sur la raison ? Dans le monde postmoderne, ni la foi ni la raison ne sont plus considérées comme des sources de vérité. La vérité elle-même s’est privatisée et elle est devenue une question d’opinion personnelle : elle est devenue une chose par laquelle j’ai le droit de vivre et que tous les autres sont tenus de respecter.

Ainsi, dans la quête de la vérité, le grand arc de l’histoire occidentale est passé de la foi et de la raison, en passant par la raison sans la foi, à un état où il n’y a ni foi ni raison, mais seulement la volonté de puissance. Dans un tel contexte, l’évangélisation par la transcendance de la vérité devient un défi particulièrement difficile, même s’il y a encore ceux qui, par la lecture, trouvent leur chemin vers l’Eglise.

En effet, à celui qui possède un minimum de raison, et qui est prêt à faire preuve d’honnêteté intellectuelle, il apparaît rapidement que ce mode de pensée est autodestructeur. Rappelons une anecdote simple concernant un professeur de philosophie. Quelqu’un lui demande : « Pourquoi la vérité est-elle si importante ? » Et le professeur répond : « Veux-tu une réponse vraie ou fausse ? »

En fin de compte, il est clair que nous avons besoin à la fois de la foi et de la raison. Chacune apporte sa contribution unique, tout en servant en quelque sorte de correctif à l’autre.

 

La bonté

L’hébreu, le grec et le latin ; Jérusalem, Athènes et Rome : tels sont les piliers fondamentaux de la grande civilisation chrétienne. Mais si nous voulons en voir l’essence la plus pure, celle qui se trouve réellement au centre de tout et qui doit être au centre de la vie catholique sous toutes ses formes – dans les institutions de l’Eglise, dans la vie paroissiale, dans la famille –, alors nous devons regarder au-delà de l’inscription elle-même. Si nous ne le faisons pas, tout restera une simple façade extérieure.

Pilate a dit : « Voici votre roi. » Nous devons tourner notre regard vers le Christ sur la croix et reconnaître véritablement en lui notre Roi, celui qui a tout donné pour nous, alors qu’il n’avait aucun besoin de recevoir quoi que ce soit de notre part. Jésus lui-même – non seulement son enseignement, mais lui-même dans sa mort sur la croix – est le modèle, l’exemple et le fondement d’une civilisation de vérité et d’amour, une civilisation imprégnée de l’esprit chrétien.

C’est pourquoi l’Eglise a attaché une importance tout aussi grande à l’évangélisation par les bonnes œuvres, ce qui s’est manifesté tout particulièrement dans la manière dont elle a organisé la présence auprès des malades dans les hôpitaux tout au long de son histoire. Cette pratique découlait de son engagement fondamental de servir les malades et les pauvres, depuis ses débuts. Dans la Rome antique, lorsque la peste éclatait, tous ceux qui en avaient les moyens fuyaient vers les collines et y restaient jusqu’à ce que l’infection s’atténue et que le retour en ville soit sans danger. Les chrétiens, cependant, étaient ceux qui restaient, prenant soin des pauvres et des malades au péril de leur propre santé, voire de leur vie, et pas seulement de leurs propres malades, mais de tous les malades.

Ce témoignage de vertu héroïque fut l’un des facteurs qui a progressivement fait de l’Etat romain païen le centre de la foi chrétienne. Et lorsque la civilisation de l’époque s’est effondrée, ce sont à nouveau les monastères qui ont comblé le vide et pris en charge les soins de santé. Plus tard, au Moyen Age, c’est l’Eglise qui eut l’idée de réunir les différentes branches des soins aux malades en un seul lieu, où tous les malades pourraient trouver hospitalité et soins. C’est ainsi que naquit l’hôpital.

Les hôpitaux et autres initiatives organisées par l’Eglise pour servir les pauvres représentent le « service » au sens chrétien authentique, à l’image de notre Seigneur sur la croix : il ne s’agit pas simplement de donner une partie de notre surplus à ceux qui ont moins, mais de solidarité avec les pauvres. Cela explique l’essor des ordres religieux qui ont été fondés non seulement pour servir les pauvres, mais pour vivre eux-mêmes dans la pauvreté. Des personnes qui, de par leur position, appartenaient à la richesse et à la noblesse ont renoncé à tout cela pour vivre dans la pauvreté et servir les pauvres. Parmi les grands exemples de notre histoire, on trouve sainte Elisabeth de Hongrie, sainte Françoise Romaine, sainte Marguerite d’Ecosse et, le plus célèbre de tous et patron de ma ville, saint François d’Assise. L’Eglise catholique est aujourd’hui encore le plus grand prestataire privé de services sociaux au monde ; dans mon pays, l’Eglise est le plus grand prestataire privé de soins de santé et le seul prestataire de cette envergure à s’être explicitement engagé à fournir des soins de santé aux pauvres.

Cependant, à notre époque, l’évangélisation par la bonté est également confrontée à des défis. La perte de la raison a entraîné la perte du sens fondamental du bien. Nous vivons à une époque qui remet en question la signification même du bien : on proclame même que le meurtre d’enfants à naître est une bonne chose ; la signification fondamentale du mariage – en tant qu’union entre un homme et une femme, ouverte à la vie et orientée vers le bien mutuel des époux – est remise en question ; et aujourd’hui, on remet même en question la distinction même entre l’homme et la femme, au point de justifier jusqu’à la mutilation des enfants.

Bien qu’il soit difficile de supprimer complètement le témoignage de l’Eglise sur son engagement envers le bien, les mensonges et les déformations de l’histoire de l’Eglise, qui se sont largement répandus à notre époque et ont convaincu de nombreuses personnes, ont conduit à une grande ignorance et même à une hostilité ouverte envers l’Eglise catholique dans de nombreuses régions du monde où une mentalité culturelle laïque domine la société.

 

La beauté

Mais la beauté est quelque chose de plus difficile à détruire ou à éliminer. Souvenons-nous, par exemple, de ce moment de tension, le 15 avril 2019, lorsque la cathédrale Notre-Dame de Paris a été la proie des flammes et a été presque entièrement détruite. Le monde entier, catholiques et non-catholiques confondus, a observé avec émotion et horreur comment les flammes menaçaient de détruire cette beauté sacrée. Ce fut un moment extraordinaire de souffrance partagée, la souffrance causée par la perte d’une beauté ancienne : la beauté sublime de cette grande cathédrale qui, pendant tant de siècles, avait tant compté pour tant de personnes, catholiques et non-catholiques confondus.

Sans parler des nombreuses autres grandes cathédrales médiévales à travers l’Europe, devant lesquelles des visiteurs du monde entier s’arrêtent depuis près de mille ans pour les admirer, et dont la beauté intemporelle les laisse, encore aujourd’hui, sans voix.

Tel est le pouvoir de la beauté, et c’est précisément ce pouvoir qu’il faut redécouvrir comme moyen d’évangélisation. Le caractère intemporel de la beauté sacrée lui donne le pouvoir de nous élever au-dessus du monde du temps et de nous permettre d’entrevoir ce qui transcende le temps, ce qui perdure véritablement, ce vers quoi nous tendons et qui est notre patrie définitive : la réalité même de Dieu.

Par conséquent, l’une des clefs du renouveau de l’Eglise et de la société réside dans la redécouverte de l’importance de la beauté, en reconnaissant son universalité et son pouvoir d’évangéliser et d’ouvrir les cœurs à la vérité. L’Eglise fut autrefois un grand mécène de la beauté sous toutes ses formes artistiques, mais au cours des soixante dernières années, elle a été presque totalement absente de ce domaine, au détriment de tous.

C’est précisément ce domaine qui est l’un des plus envahis par une culture déshumanisante, et sa restauration exige une vision, du talent et du mécénat.

Mais revenons à l’incendie tragique qui a dévasté la cathédrale Notre-Dame de Paris. La réaction du monde face à sa destruction démontre que le langage de la beauté, en particulier la beauté classique, continue de toucher profondément les cœurs humains en ces temps turbulents, divisés et incertains.

Cela tient au fait que ce que nous appelons classique devient classique précisément pour avoir résisté au passage du temps : cela est universel, beau à toutes les époques et dans toutes les cultures. Il y a là quelque chose de profondément intuitif, quelque chose qui ne dépend ni de l’opinion personnelle ni du débat.

Dans une large mesure, cela reste une ressource inexploitée, permettant de toucher les gens – et en particulier les jeunes – avec l’Evangile en cette époque fragmentée où nous vivons.

 

La messe : le cœur de la civilisation occidentale

Alors, où tout cela se rejoint-il dans notre expérience quotidienne de catholiques : le vrai, le beau et le bien ; le latin, l’hébreu et le grec ? Tout cela, du moins d’un point de vue traditionnel, se retrouve dans la Sainte Messe. Dans la messe, nous trouvons les Ecritures, le Magistère de l’Eglise à travers sa Tradition, l’art, la musique, l’architecture, la poésie, et même la « poésie en mouvement » sous la forme du rite liturgique. Nous y trouvons également le latin, l’hébreu et le grec. Remarquez comment l’Eglise a toujours soigneusement conservé au moins une partie de l’ancienne langue officielle de la prière chaque fois où, en de rares occasions, elle a changé.

Les premiers chrétiens priaient en hébreu, car ils étaient juifs. Mais avec le succès de l’évangélisation des païens, dès la première génération, la langue de la prière est devenue le grec. Cependant, l’Eglise a conservé des vestiges de sa première langue dans sa liturgie, comme elle le fait encore aujourd’hui : Amen, Alléluia, Hosanna et Sabaoth. Environ deux cents ans plus tard, lorsque l’Eglise de Rome a commencé à célébrer la messe en latin, les chrétiens de cette Eglise ont conservé certains mots grecs – Kyrie eleison, Christe eleison – ainsi que les expressions hébraïques déjà utilisées.

Ainsi, la messe résume toute la civilisation occidentale ; elle en est l’essence purifiée et, en même temps, elle est l’une des principales forces qui l’ont façonnée. Dans la messe, le vrai, le beau et le bien se rencontrent en un seul lieu. Je voudrais ici souligner tout particulièrement la nécessité de considérer le renouveau de la beauté dans la messe comme l’un des principaux moyens d’évangélisation, et même comme le chemin vers la reconstruction – peut-être au bout de plusieurs siècles seulement – d’une nouvelle civilisation chrétienne. Le renouveau de la civilisation occidentale commence donc par le renouveau de la messe. J’utilise le mot « renouveau » de manière très délibérée, car la messe est véritablement le cœur et le fondement de cette civilisation.

De plus, elle nous offre une occasion unique à l’époque où nous vivons. Les gens peuvent affirmer : « Tu as ta vérité et j’ai la mienne. » Mais lorsqu’il s’agit de beauté, il n’y a plus de place pour les arguments. La beauté touche la personne de manière intuitive, sans passer par des arguments logiques – ou, le plus souvent, illogiques – et prépare ainsi le terrain de l’âme humaine à la graine de la vérité. Les gens peuvent délibérément fermer les yeux sur tout le bien que l’Eglise fait pour le monde, mais il est difficile de nier la beauté quand elle se trouve devant nous. Et cela fonctionne vraiment.

La beauté de notre héritage liturgique, artistique et spirituel catholique authentique attire les gens, en particulier les jeunes, vers l’Eglise. Des études récentes, menées notamment auprès de la génération Z, montrent que de plus en plus de jeunes se rapprochent de l’Eglise, en particulier les hommes. Pour la première fois dans l’histoire des Etats-Unis, une génération émerge où davantage de personnes s’identifient comme catholiques plutôt que comme protestantes. On dit souvent que nous devons trouver un nouveau langage pour toucher les jeunes qui s’éloignent de plus en plus de l’Eglise. Ce langage, nous l’avons déjà : c’est le langage ancien. Ou, pour être plus précis, le langage classique, intemporel. Celui-ci n’agit pas seulement sur le plan esthétique : il favorise également la conversion morale.

 

Le rôle de la musique

Je suggérerais donc qu’en ce moment historique, nous accordions une attention particulière à la beauté, notamment lors de la Sainte Messe. Cela vaut tout particulièrement pour la musique. Dans la grande tradition sacrée de l’Eglise, la musique possède un pouvoir unique pour toucher les âmes, élever et ennoblir les fidèles, et approfondir leur sens du sacré et de la majesté de Dieu.

Comme l’enseigne la Constitution sur la liturgie sacrée, Sacrosanctum Concilium, du Concile Vatican II :

« L’Eglise reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine ; c’est donc lui qui, dans les actions liturgiques, toutes choses égales d’ailleurs, doit occuper la première place. »

De plus, ce chant est très facile à entonner ; même ceux qui n’ont aucune expérience musicale l’apprennent rapidement, car il est très naturel et intuitif.

Ma propre expérience le confirme régulièrement. Lorsque j’invite des groupes de bienfaiteurs chez moi pour une discussion et un dîner, nous commençons toujours la réunion par le chant de l’oraison des vêpres de la Liturgie des Heures (en anglais). Les chants ont été composés et sont dirigés par un moine bénédictin qui enseigne dans notre séminaire. Après avoir brièvement répété les chants avec le groupe une minute auparavant, tout le monde chante très bien, même si la plupart ne l’a jamais fait auparavant.

De plus, le chant grégorien est notre musique liturgique, il fait partie de notre héritage ancien : le chant grégorien est à la liturgie latine ce que le chant byzantin est à la liturgie grecque.

Bien sûr, la Constitution Sacrosanctum Concilium ajoute immédiatement :

« Les autres genres de musique sacrée, mais surtout la polyphonie, ne sont nullement exclus de la célébration des offices divins, pourvu qu’ils s’accordent avec l’esprit de l’action liturgique. »

Ainsi, le Concile Vatican II affirme que la polyphonie, et donc la musique chorale, occupe une place importante dans la liturgie.

De nos jours, on dit souvent que la « participation active » signifie que tout le monde doit constamment chanter ou parler. Mais écouter activement, c’est aussi participer activement. S’il n’en était pas ainsi, il faudrait supprimer les lecteurs à la messe, et toute la communauté devrait lire ensemble les lectures bibliques !

N’oublions pas que c’est le pape Pie X qui a introduit le concept de participation active (participatio actuosa) dans l’enseignement de l’Eglise dans sa lettre apostolique Tra le sollecitudini. C’est alors qu’a commencé le mouvement qui encourageait les fidèles à chanter des parties de la messe en latin en chant grégorien, une musique particulièrement adaptée au culte catholique.

Cet appel a été renouvelé par le Concile Vatican II et, depuis lors, il a été constamment réitéré dans les documents ecclésiastiques sur la musique liturgique. L’Instruction générale du Missel romain rappelle également ce même principe. Au numéro 41, après avoir réaffirmé l’enseignement du Concile sur le chant grégorien et la polyphonie sacrée, elle affirme :

« Etant donné que les fidèles de différentes nations se réunissent de plus en plus fréquemment, il est souhaitable que ces fidèles sachent chanter ensemble en latin, sur des mélodies plus simples, au moins certaines parties de l’Ordinarium de la messe, en particulier le Credo et le Notre Père. »

Cela s’avère particulièrement utile dans des régions du monde comme la mienne, où se rassemblent des personnes de nombreuses nations, par exemple dans notre cathédrale, où nous nous efforçons d’encourager cette pratique.

Ce même principe a été promu par le pape Paul VI, qui a publié en 1974 le livret Iubilate Deo contenant des chants latins plus simples pour certaines parties de la messe et d’autres hymnes grégoriens. Il l’a envoyé à tous les évêques du monde en leur demandant de l’introduire dans leurs diocèses.

La vision était claire : que tout le monde catholique puisse chanter la messe ensemble, en utilisant la musique et la langue de notre héritage catholique commun.

 

L’annulation du péché

La tentative d’« annuler » tout cela revient, en fin de compte, à vouloir annuler le fondateur même de l’Eglise : notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. Mais ce n’est là que la vieille et laide inclination au péché, une inclination qui nous touche tous dans notre fragilité humaine.

Nous faisons tous, d’une certaine manière et dans une certaine mesure, partie de cette foule de l’histoire de l’Evangile : au lieu de regarder notre Roi, nous disons : « Nous n’avons d’autre roi que César ! » Ce sont nos péchés qui, avec la foule, crient : « Crucifie-le ! » Il n’y a là rien de nouveau. Nous revenons au jardin d’Eden, au moment de la Chute : c’est la tentative d’éliminer Dieu pour pouvoir vivre selon notre propre volonté.

Cependant, Notre Seigneur est également venu pour anéantir quelque chose, mais quelque chose de tout à fait différent : le péché. Il l’a fait sur la croix, en payant la dette que nous avions envers Dieu, une dette que nous ne pouvions pas payer nous-mêmes. Puisque c’est l’homme qui a contracté la dette, c’était à l’homme de la payer. C’est pourquoi la Deuxième Personne Divine de la Sainte Trinité a dû prendre quelque chose de nous : une nature humaine, afin que, en tant qu’homme, elle puisse payer ce que nous ne pouvions pas payer, même si elle ne pouvait le faire que par la puissance de sa nature divine. Mais elle « a dû » le faire uniquement parce qu’elle s’est humiliée par amour pour venir nous sauver, et non parce qu’elle allait y gagner quoi que ce soit pour elle-même.

Voilà la Bonne Nouvelle, mais aussi un modèle de la manière dont un être humain doit vivre conformément à la dignité originelle que Dieu nous a donnée. Mais il faut que quelqu’un proclame ce message au monde : ouvrir les oreilles sourdes et briser le bruit assourdissant de la culture postmoderne de la « culture de l’annulation », afin que le message puisse atteindre le cœur et y prendre racine. Si ce n’est pas nous, qui le fera ?

Il faut des catholiques engagés, fidèles et bien formés pour témoigner de cette Bonne Nouvelle et guider les autres vers elle.

Il est particulièrement urgent, comme je l’ai mentionné tout à l’heure, d’accompagner les jeunes sur ce chemin. Ils sont profondément immergés dans une culture déshumanisante qui « annule » tout et tous ceux qui ne se conforment pas à sa volonté. Ils ont besoin d’être accompagnés sur le chemin qui mène des ténèbres à la lumière, du péché à la grâce, de l’autosuffisance égoïste à l’amour désintéressé, à l’exemple de notre Sauveur sur la croix.

Mais nous ne pouvons le faire que si nous avons nous-mêmes d’abord parcouru ce chemin.

 

Conclusion

Oui, c’est véritablement la Bonne Nouvelle. Et pas seulement à cause de ce que nous recevons, mais aussi à cause de la leçon qu’elle nous enseigne sur la manière dont nous devons vivre ensemble. Cela ne consiste pas à regarder ce que nous pouvons obtenir pour nous-mêmes, mais à faire passer le bien de l’autre avant le nôtre. Et seul notre Sauveur rend cela possible.

Il est bon que nous contemplions notre Roi sur la croix. Il est également bon de voir dans l’inscription au-dessus de lui son plan pour notre vie dans un monde où sa Vérité, sa Beauté et sa Bonté peuvent s’épanouir. Tout cela est résumé dans la Sainte Messe et s’y rend véritablement présent ; mais le plus grand don de tous est sa présence. Il vient à notre rencontre à chaque messe pour nous apporter sa vérité et son amour.

C’est une civilisation qui conduit toutes choses vers le bonheur véritable et durable avec lui, un bonheur qu’il est venu nous gagner, une civilisation née du cœur de son Epouse, l’Eglise. Efforçons-nous également d’apporter notre propre contribution à cette civilisation au sein de nos familles, de nos paroisses et de toutes les communautés où nous vivons et travaillons : être un phare de vérité, de beauté et de bonté dans un monde affaibli par l’erreur, le mal et le péché ; être une communauté de foi, d’espérance et d’amour, afin que nous puissions tous croître de plus en plus pleinement dans cette image et cette ressemblance en lesquelles Dieu nous a créés au commencement.

En vous remerciant de votre dévouement à vivre cet appel de notre foi catholique, je prie pour que Dieu continue de vous bénir et de faire prospérer les œuvres de vos mains, pour votre croissance spirituelle et pour le bien de vos voisins et de vos compagnons dans la foi, afin que vous puissiez fleurir ici-bas dans cette vie, et parfaitement pour toujours au ciel.

 

Mgr Salvatore Cordileone

Zagreb, 7 mars 2026

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Traduction par Jeanne Smits