Léon XIV, chef temporel de l’Etat du Vatican, a des devoirs de diplomatie complexes dont nul autre que lui, sur les épaules de qui ils pèsent, n’est juge. Quand il choisit le monument aux martyrs de l’indépendance (l’antre du culte du FLN) pour parler à Alger de « pardon », on est surpris mais on se tait. Quand il choisit de même de visiter la Grande mosquée, non le monastère de Tibhirine, on comprend qu’il aime mieux l’huile dans les rouages que sur le feu. Et ainsi de suite. On l’approuve de célébrer « la paix » et l’on n’entrera pas dans ses démêlés avec Donald Trump. Mais quand le Saint-Père aborde « la recherche de la vérité, la recherche de Dieu », alors, il est de notre devoir de comprendre avec précision ce qu’il dit. Or, pour son premier discours, le 13 avril, au « monument des martyrs », il a lancé à la foule musulmane : « Nous sommes frères et sœurs, car nous avons le même Père dans les cieux. » Qu’est-ce que cela veut dire ? La diplomatie se nourrit de flou, la foi de clarté. Le Vatican devrait fuir les habitudes du précédent pape, trop jésuite pour être compréhensible.
Léon XIV connaît le joug du FLN sur l’Algérie
Léon XIV est déjà venu en Algérie deux fois, en tant que supérieur des Augustiniens, il l’a rappelé. Il n’ignore pas la situation là-bas, la dictature qu’y pratique depuis des décennies le FLN, avec ce que cela suppose de violence, de corruption, de clientélisme, son aversion systémique pour les chrétiens et le christianisme, la haine stupide du régime contre l’ancienne puissance coloniale, qui lui tient lieu de pensée et assure sa cohésion politique, enfin la ruine d’un pays encore riche au départ des Français, dont soixante ans de gabegie ont fait une ruine dépendant de la manne pétrolière que lui a laissée la France et qu’il épuise sans préparer en rien l’avenir. Qu’un tel guêpier inspire prudence et compassion au Saint Père est naturel. Cela explique son approche conciliatrice et bénisseuse. Mais cela lui impose aussi, en contrepartie, une vigilance particulière en matière de religion, de doctrine, de foi, sur cette terre où les musulmans persécutent les chrétiens. « Dialoguer » avec l’islam, pourquoi pas, encore faut-il savoir de quoi l’on parle – et le dire. D’où la nécessité, encore une fois, de poser la question : que signifie « Nous sommes tous frères et sœurs, car nous avons le même Père dans les cieux » ?
Trois en Un : Père, Fils et Esprit Saint
Cela pourrait signifier : « Vous êtes comme moi soumis à la Trinité, à Dieu notre Père, au Fils et au Saint-Esprit, c’est pourquoi nous sommes frères et sœurs. » Mais cette brutalité dans le discours de conversion n’est pas dans l’air du temps, elle manquerait d’habileté dans un pays presque entièrement musulman et semble peu conforme aux habitudes du Vatican. Alors les paroles de Léon XIV ressemblent plus à un : « Nous sommes tous enfants d’un même Dieu, montrons-lui, conformément à sa volonté, notre désir sincère de paix. » C’est pastoral, cela va dans le bon sens, cela met tout le monde d’accord pour le bien de l’humanité.
Les Maronites et nous, enfants d’un même Père
Sauf que, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire, quand on y réfléchit pour de vrai ? Qui est ce Dieu ? Qui est ce Père ? Qui peut-il être, quand on s’adresse à une foule musulmane ? Les Maronites du Liban disent Allah (quand ils ne parlent pas français), pour nommer Dieu. Mais dans leur esprit ne subsiste nulle ambiguïté. Il s’agit bien de Dieu, le Père, le Fils, qui lui est consubstantiel, et le Saint-Esprit, qui, procédant d’eux, reçoit même adoration et même gloire. Ils se rappellent que le Christ a dit : « Moi et le Père sommes un » (Jean, X, 30). Ils proclament sous le nom de Dieu la Sainte Trinité, et récitent le Credo, avec en tête notamment les mystères de l’Incarnation, de la Croix, de la Rédemption. Nous sommes bien frères et sœurs enfants d’un même Père.
En Algérie ni ailleurs les musulmans n’adorent la Trinité
Mais les musulmans ? La Chahada proclame l’Unité d’Allah. La Trinité leur est inconcevable. Issa, malgré la bonne opinion qu’ils en ont parfois, n’est qu’un prophète. L’islam est un arianisme inspiré du judaïsme. Qui abomine lui-même l’Incarnation, blasphème suprême. Quand le Christ leur demanda pourquoi ils le condamnaient, les Juifs répondirent (Jean X, 33) : « Nous ne te lapidons pas pour une bonne œuvre, mais pour blasphème, et parce que toi, étant homme, tu te fais Dieu. » C’est pourquoi les chrétiens n’ont pas « le même Dieu » ni « le même Père » que les musulmans ou les juifs. Saint Jean rappelle encore (II, 22-23) : « Qui est menteur, sinon celui qui nie que Jésus est le Christ ? Celui-là est l’antéchrist, qui nie le Père et le Fils. Quiconque nie le Fils n’a pas non plus le Père. » Le Dieu des Déistes, des juifs, des musulmans, des païens adorateurs de Gaïa, peut être dit « le même Père », pas celui des Chrétiens. Dix jours après Pâques, Très Saint-Père, on vous en supplie, précisez votre pensée.











