Le cardinal Jean-Marc Aveline préfère le dialogue interreligieux façon Abou Dabi

 

Les propos du cardinal Jean-Marc Aveline au journal italien d’« inspiration catholique » Avvenire dans un entretien du 5 août ont attiré l’attention sur la déchristianisation de la France, la progression des baptêmes d’adultes et l’analyse du président des évêques de France selon laquelle « la foi chrétienne aujourd’hui a beaucoup à voir avec la résistance ». On a moins évoqué sa vision du dialogue interreligieux, très caractéristique de sa pensée, pourtant et révélatrice d’un état d’esprit plus proche de la Déclaration d’Abou Dabi que de la vigoureuse prédication de l’Evangile.

Le cardinal raconte comment sa « sensibilité au dialogue interreligieux », pour reprendre les termes de l’intervieweur, est née d’une demande du cardinal Coffy, archevêque de Marseille à l’époque de son ordination en 1984 : « inspiré par le Concile », il avait chargé son jeune prêtre spécialisé dans la théologie dogmatique et la christologie de créer un « centre de théologie ».

J’y ai réfléchi, j’ai consulté des amis, des prêtres et d’autres personnes, puis j’ai proposé à Coffy : « Si vous voulez faire quelque chose d’intéressant, il faut travailler sur les questions que la pluralité des religions pose à la foi chrétienne. » Une idée inspirée par la multiplicité des religions qui se côtoient dans la ville phocéenne.

 

Le cardinal Aveline réfléchit à la pluralité des religions

« Marseille est un véritable laboratoire religieux, qui soulève une grande question théologique : comment accueillir des présences aussi nombreuses et aussi diverses ? Ce n’est pas nous qui inventons la pluralité des religions, ni le fait que chaque religion estime légitimement détenir la vérité », explique aujourd’hui le cardinal Aveline.

Or que chaque religion estime détenir la vérité, c’est une réalité qui décrit le sentiment subjectif de chaque croyant. Qu’elle le fasse « légitimement », c’est une autre histoire. Et on est en droit de se demander ce que Son Eminence veut dire par là.

Il poursuit : « Comment accueillir tout cela et témoigner de la foi chrétienne ? Quelles questions cela pose-t-il à la foi chrétienne ? J’ai dû me pencher sur des questions qui ne m’avaient jamais vraiment intéressé, et la Méditerranée, qui revêtait déjà pour moi une dimension existentielle, a commencé à prendre également une dimension théologique. Il fut un temps où l’on pensait que, peu à peu, tout le monde deviendrait chrétien. Puis vint le temps de la découverte des religions. Et aujourd’hui, en raison de la mobilité humaine, nous découvrons la pluralité religieuse des personnes qui vivent à nos côtés, qui croient différemment de nous et qui interrogent notre manière de croire ainsi que les liens que nous pouvons entretenir avec elles. »

 

Le dialogue interreligieux part d’idées subjectives

Ainsi se déplace l’ancre de la vérité : fermement accroché dans la foi, il semble s’égarer dans les eaux mouvantes de cette Méditerranée à laquelle le cardinal attribue une « dimension théologique ». Il décrit la manière dont un musulman lui a demandé de prier pour sa femme sur son lit de mort au hasard d’une visite à l’hôpital, et raconte : « Depuis quelques années, Marseille accueille de nombreux jeunes d’une vingtaine d’années, des étudiants qui viennent pour une période plus ou moins longue. Ils vivent en petites communautés et mènent des activités de soutien scolaire dans les quartiers défavorisés de Marseille, souvent au sein de la communauté musulmane. Ils arrivent avec leurs idées préconçues sur les musulmans, et repartent avec des amis musulmans. Et cela change tout. »

Sans doute ! Et comment convertir s’il n’y a pas d’abord cette amitié ? Mais en l’occurrence, l’entretien ne parle pas du tout d’effort de conversion. D’ailleurs, prêcher l’Evangile dans les quartiers musulmans demande aujourd’hui davantage que cette amitié naturelle : de l’héroïsme plutôt.

On comprend mieux le cardinal Aveline dans son propos sur le « cœur » du dialogue interreligieux :

« Dans le Credo que nous récitons chaque dimanche, il y a la vocation de l’Eglise à la catholicité. Je dis souvent : si j’étais né en Chine, j’aurais été confucéen, au Japon, shintoïste… La catholicité de l’Eglise signifie reconnaître le désir de Dieu dans le cœur des femmes et des hommes de toutes les religions. Et c’est précisément grâce à la catholicité de l’Eglise que je sais que ce désir, l’image et la ressemblance de Dieu présentes en chaque personne, est lié au mystère pascal. Vatican II affirme que nous croyons que le Saint-Esprit offre à tous, d’une manière que seul Dieu connaît, la possibilité d’être associés au mystère pascal. Nous croyons en le Christ, et pour nous, le Christ est l’unique sauveur du monde, de tous les croyants de toutes les religions, même de ceux qui ne croient pas, même de ceux qui ne le connaissent pas. Je peux percevoir, dans la manière dont les hommes et les femmes cherchent à nourrir en eux le goût de Dieu, quelque chose de l’action de l’Esprit. »

 

Le cardinal Aveline croit que seul le Christ sauve : quid alors de la mission ?

Voilà qui demande quelques précisions. L’Eglise n’a pas une « vocation à la catholicité », elle est catholique, c’est-à-dire universelle. Et s’il y a bien le désir de Dieu dans l’homme, la réponse à ce désir n’est pas la quiétude béate face à la diversité des religions, mais le devoir d’y répondre : c’est la mission d’aller enseigner toutes les nations. Il ne suffit pas d’observer que toute personne sauvée l’est par le Christ – hors de l’Eglise, point de salut.

Le propos pèche par défaut et cela se confirme ensuite, lorsque le cardinal s’extasie devant les initiatives des évêques des rives de la Mediterranée et des « grands défis » à laquelle celle-ci est confrontée aujourd’hui : « les migrations, l’environnement, l’économie ou la paix ».

Tout cela est horizontal, désespérément horizontal – et fait que l’on comprend mieux l’étonnement suscité par la vague de baptêmes d’adultes de 25 à 35 ans dont on se réjouit légitimement aujourd’hui. Le cardinal Aveline constate que ces jeunes d’aujourd’hui ont « soif de comprendre, de vivre dans la paix et la vérité ».

Il met en garde contre la « fierté » au vu de ces chiffres en forte croissance depuis 2020 : « Le remède contre cette tentation est de prendre conscience que les chemins par lesquels ces jeunes sont arrivés ne sont pas ceux que nous avions préparés pour eux. Nous avons tracé le chemin menant à la porte, mais ils sont entrés par la fenêtre. Nous devons coopérer avec le Saint-Esprit, c’est lui qui prépare ces chemins », a déclaré le prélat.

Ouvrir le chemin à l’appel du Christ et le rendre plus audible, en accepter la radicalité ? Oui, ça a l’air de mieux fonctionner que le dialogue interreligieux, et à la barbe des évêques…

 

Jeanne Smits