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« Chine, l’âge des ambitions » : Evan Osnos

Chine age ambitions Evan Osnos
 
Qui n’a pas les yeux tournés vers ce grand pays du bout du monde, à l’heure d’aujourd’hui ? Evan Osnos y a passé quelque huit années, en tant que correspondant de The New Yorker. Dans son Evan Osnos : Chine, l’âge des ambitions, il nous livre un (gros) portrait fascinant et épeurant, une bible pour qui veut voir la Chine d’aujourd’hui, telle qu’elle est, à travers les siens, du paysan au nouveau millionnaire, de l’homme du Département au dissident réfugié…

Ces hommes et ces femmes, Evan Osnos les a croisés, côtoyés, notant méthodiquement ses échanges alors qu’il sillonnait cette Chine immense qui, en quelques décennies, a fait éclater le plafond de verre de la croissance. Le communisme totalitaire y sévit plus que jamais. Ce livre se lit comme un roman – à la nuance essentielle que ce n’en est pas un.
 

« Le développement est la seule vérité » Deng Xiaoping

 
Dix heures de shopping hebdomadaire, pour les Chinois, selon les statistiques… Le Parti communiste se serait-il renié ? Que nenni. S’il a abandonné les théories de Marx pour mieux adopter à sa façon le capitalisme occidental, le portrait de Mao trône toujours sur la place Tian’anmen. Ses méthodes n’ont pas vraiment changé. Et il est plus riche et plus vaste que jamais avec 80 millions de membres (un adulte chinois sur douze) et aucune opposition réellement organisée pour le contrer ou le freiner…
 
Son secret de longévité ? « Le Parti a proposé un marché au peuple chinois : la prospérité contre la loyauté », nous dit Evan Osnos. De fait, sa survie repose sur ces deux piliers qu’il veut indissociables : la prospérité et la propagande… Autrement dit, une plus grande liberté économique, une adéquation relative à l’économie de marché, contre une moindre liberté dans le domaine politique. C’est l’équation communiste adaptée à l’ère moderne.
Les famines de Mao ne sont plus qu’un vague souvenir – du moins pour la plupart. Le pays est devenu le premier exportateur mondial. Il bâtit « l’équivalent de la superficie de Rome toutes les deux semaines ». Et ses habitants se lancent à corps perdu dans les nouvelles technologies à la mode. Evan Osnos parle d’un « raz-de-marée de la consommation ».
 
La population rurale a émigré vers les villes. Le revenu par personne est passé de 200 dollars en 1978, à 6.000 dollars en 2014. Le succès de cette croissance est dû à la concomitance d’une main d’œuvre aussi abondante que bon marché et d’un afflux massif d’investissements pour l’industrie et les infrastructures. Evan Osnos précise néanmoins que l’écart se creuse singulièrement entre les plus riches – les « cols noirs » – et le reste de la population ; les Fortunes à mains nues ne sont plus ce qu’elles étaient et les jeunes diplômés sont à la peine ; le mythe de la « société méritocratique » se heurte à la réalité quotidienne d’une société oligarchique…
 

Propagande et censure toujours en Chine…

 
Du côté de la propagande, rien n’a changé… si ce n’est que les méthodes se sont bellement adaptées au monde moderne, en particulier dans l’usage d’Internet. La Grande Muraille électronique, ce puissant système de contrôle et de censure, empêche les internautes chinois d’avoir accès aux articles des médias critiques à l’égard des dirigeants du pays ou aux rapports des organisations des droits de l’homme. Elle bloque régulièrement l’accès aux réseaux sociaux et met continuellement à jour sa « liste noire » de mots-clés des sujets bannis… « HTTP 404, page introuvable » ! Le web est parsemé de « placeurs d’opinions », qui officient partout et à toute heure.
 
En 2004 a même été créé le Bureau de l’opinion publique, organisme d’État chargé de prendre le pouls de la population et de manipuler son opinion, en visant, comme demandé, « les têtes, les oreilles et les cœurs »… Les médias sont, bien sûr, la première cible et les journalistes, les premières têtes à tomber. A moins qu’ils ne se plient sagement aux « fuites », à ces petits messages laconiques mais impératifs envoyés plusieurs fois par jour par le Département à toutes les rédactions du pays. Lors des Printemps arabes, par exemple, la consigne était : « N’établissez aucune comparaison entre les systèmes du Moyen-Orient et le nôtre. Quand les noms des responsables de l’Égypte, de la Tunisie, de la Libye ou d’ailleurs sont cités dans nos médias, les noms des responsables chinois ne doivent jamais être mentionnés à proximité. »
C’est l’armure de protection du régime. Comme disait le célèbre artiste et dissident Ai Weiwei : « Leur pouvoir est fondé sur l’ignorance. Nous ne sommes pas censés savoir ».
 

« Les plus gros fraudeurs fiscaux sont des entreprises d’État » Evan Osnos

 
Et si l’on ne sait pas, le sommet peut agir à sa guise. Certains parlent peut-être de « miracle chinois », d’autres y voient plutôt le « miracle » de la corruption systémique, comme l’écrivait l’écrivain progressiste Liu Xiaobo…
 
Un professeur chinois a calculé que la corruption, sous ses diverses formes, coûtait à la Chine 3% de son PIB. Depuis la réforme, l’économie du pays et la corruption se sont développées de concert : les scandales sont permanents – les plus gros fraudeurs fiscaux sont des entreprises d’État. « Les trois abus de biens publics les plus courants – les voyages, les banquets, les voitures – sont désormais appelés « les trois publics » par la population chinoise ; le ministère des Finances a estimé qu’ils coûtent chaque année 14 milliards de yuans au pays, soit plus de la moitié du budget de la Défense ». Et nombreux sont ceux qui s’envolent à l’étranger, après s’être constitué un solide oreiller financier.
 

Multiples scandales de la corruption

 
Même dans la vie courante, il est quasiment impossible d’y échapper. On soudoie les juges, on achète les places de fonctionnaires, on avance des « frais » pour l’enseignement en principe libre et gratuit de son enfant… . Enquête après enquête, il s’avère que toutes les catastrophes chinoises ont pour origine la corruption, la fraude, le détournement de fonds, le clientélisme, des écoles effondrées lors du séisme du Sichuan au train accidenté de Wenzhou qui fit, le 23 juillet 2011, 40 morts et 192 blessés, sur la voie ferrée à grande vitesse la plus rapide du monde, par négligence des normes de sécurité. La précipitation est « vertu cardinale » : les tests sont le moins nombreux possible, il n’y quasi pas d’appels d’offres et les pots de vin se calculent en millions d’euros…
 
Évidemment, le Parti n’engage des poursuites que contre 3 à 6% de ses membres qui commettent des malversations… Pour l’image. Le problème est remarquablement résumé par des politiques chinois : « Si vous ne luttez pas assez contre la corruption, vous détruirez le pays. Si vous luttez trop, vous détruirez le Parti. » Et les citoyens n’ont pas à y fourrer leur nez. Régulièrement, les autorités font mine de se lancer dans une belle campagne anti-corruption, mais personne n’a le droit de s’y associer, encore moins d’y participer… (Quand le site d’information Bloomberg a calculé en juin 2012 que la famille du futur président de la Chine, Xi Jinping, avait accumulé pour plusieurs centaines de millions de dollars de biens divers, son accès a été bloqué en 24 heures, jusqu’à une date indéterminée…)
 

« La liberté sans l’ordre, ça n’existe pas » Lu Wei

 
La mentalité chinoise a facilité les choses au Parti communiste. Des siècles de confucianisme ont façonné les esprits, les éloignant de la conscience de l’individu en tant que tel : la liberté appartient seulement à la nation. Le « travail d’éducation patriotique » est permanent. Tout doit être bon pour la « cohésion nationale ». Seul compte l’intérêt général, dicté par le Parti. De fait, il est très difficile, voire « impossible », selon Evan Osnos, de savoir ce que « la plupart des Chinois » pensent réellement…
 
Néanmoins, la dissidence existe. Il y a ceux qui parlent – et ça ne paye jamais. Les « agitateurs » sont jugés pour « incitation à la subversion du pouvoir de l’État ». Le crime le plus grand ?! Faire naître, organiser des campagnes coordonnées d’opposition au régime… « Vous avez placé le gouvernement chinois dans l’embarras. C’est contraire à l’intérêt national. Vous êtes devenus un rouage de la stratégie étrangère d’« évolution pacifique » »….Certains personnes disparaissent pendant des mois. Et reparaissent, sans rien vouloir dire – quand elles reparaissent.
 
La contagion de la contestation, c’est ce que l’État communiste redoute encore davantage. Le jasmin est interdit à la vente, trop lié aux Printemps politiques… Et le gouvernement contrôle avec soin toute réaction populaire, des selfies avec lunettes de soleil (signe de soutien au célèbre avocat dissident aveugle Chen Guangcheng) au moindre début de manifestation qui fait immédiatement bloquer par le Département les réseaux cellulaires de la ville. « Chacun sait, comme le notait le Quotidien de Beijing, chacun sait que la stabilité est une bénédiction, le désordre une calamité »…
 

Le catholicisme : « la plus grande organisation non gouvernementale chinoise »

 
Et la religion ? Evan Osnos y consacre d’intéressants chapitres, déroulant son histoire récente du XXe siècle qui l’a passablement transformée. Dans les années 70, Mao avait sciemment appelé à « Écraser les Quatre Vieilleries » : les vieilles coutumes, la vieille culture, les vieilles habitudes et les vieilles idées. Le processus d’élimination fut drastique : tout signe de vie religieuse disparut.
 
Seulement, le Parti en paye aujourd’hui les pots cassés : « La Révolution culturelle de Mao a détruit les anciens systèmes de croyances en Chine, mais la révolution économique de Deng est incapable de les rebâtir. Si la quête effrénée de richesse fait oublier au pays ses privations passées, elle échoue à redéfinir l’objectif ultime de la nation et de l’individu. Et la réalité saute aux yeux de tous : le Parti communiste préside désormais un pays de capitalisme sauvage, de corruption et d’inégalités. En s’élançant vers l’avenir, la Chine a fait tomber les barrières qui contenaient autrement les forces du mal et du mépris pour la morale. Il y a une sorte de trou dans la vie chinoise, que la population appelait « jingshen kongxu » – « le vide spirituel ». Et il faut que quelque chose le remplisse. »
 
Naturellement, déjà, les populations sont revenues à la religion. Et l’État, ne voulant perdre du terrain sur un sujet aussi essentiel, s’est mis à réhabiliter Confucius et son école de pensée, exploitant opportunément « une vision nostalgique de l’identité chinoise ».
 
Officiellement, la Chine reconnaît cinq religions : taoïsme, bouddhisme, islam, catholicisme et protestantisme. Concrètement, elle limite considérablement leurs prérogatives… L’actualité nous en fournit les preuves quotidiennes. En particulier pour le christianisme que l’écrivain progressiste Li Fan caractérise de « plus grande organisation non gouvernementale chinoise ». La morale chrétienne est aux antipodes du communisme – et l’État le sait fort bien.
 

Le Rêve chinois : l’âge des ambitions

 
Evan Osnos nous le confirme, face au « dream » américain, il y a assurément un « Rêve chinois », mais il est pensé et dessiné par le gouvernement – et c’est le même pour tout le monde. Inutile de parler de ces « prisons noires » de la planification familiale où attendent les femmes qui refusent d’être stérilisées ou de payer l’amende de leur second enfant…. Inutile de mentionner ces « églises de maison » cachées dans des greniers, régulièrement déménagées. Encore moins ces dissidents téméraires qui croupissent dans les prisons… ou pourrissent dans les ornières.
 
Ce Rêve chinois, c’est toujours l’étendard du socialisme/communisme triomphant, la seule vérité du Parti, allié, pour l’ère moderne, au capitalisme le plus débridé. Comment les Chinois en feront-ils la synthèse sur le long terme ? C’est la question que se pose l’auteur. Il y a bien cette frange nationaliste de la jeunesse chinoise… Mais elle reste décidément pro-communiste. Le changement n’est pas pour maintenant.
 

Clémentine Jallais

 
« Chine, l’âge des ambitions », Evan Osnos ; éditions Albin Michel, 493 pages