La Chine veut imposer sa « Route polaire de la soie » et diversifier ses ressources en investissant l’Arctique

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Le Conseil des affaires de l’Etat de Chine communiste a publié un Livre blanc sur la politique de Pékin dans la zone arctique, premier document officiel précisant les objectifs du régime dans cette région hautement stratégique. On était habitués jusqu’ici à entendre parler des « Nouvelles routes de la soie » reliant la Chine à l’Europe et à l’Afrique par le Sud ou le continent, ou des offensives maritimes massives de Pékin en mer de Chine méridionale. Cap au Nord : voici la « Route polaire de la Soie ». C’est à la fois l’ambition commerciale du régime et l’ouverture de l’Arctique militairement ultra-sensible, consécutive à la détente qui a suivi la Guerre froide, qui aiguisent les appétits de Pékin. Dès 1995 une expédition de scientifiques et de journalistes fut envoyée au Pôle Nord, première expédition chinoise de la sorte. En 1996 la Chine devint membre du Comité international scientifique de l’Arctique, avec statut d’observateur permanent en 2013. En 2004 le pays construisit sa première station de la région, sur les îles de Svalbard. Parallèlement, les expéditions scientifiques se sont multipliées.
 

Plusieurs parcours d’essais commerciaux par l’Arctique, amorce de la Route polaire de la soie

 
Le Livre blanc du Conseil des affaires de l’Etat, organisme présidé par le Premier ministre qui chapeaute la haute administration, va droit au but. Il signale que depuis quelques années des entreprises chinoises ont effectué plusieurs parcours d’essai commerciaux en vue de l’exploitation des routes maritimes transitant par l’Arctique, amorce d’une « Route polaire de la soie ». Yong Sheng, filiale de Cosco, a croisé par le Passage du Nord-Est en 2013, une première pour la Chine. La Chine participe aussi à des projets d’exploitation énergétique et d’établissement d’infrastructures dans la zone. Le projet sino-russe Yamal LNG, visant à l’exploitation de ressources gazières du champ de Tambey-Sud, sur la péninsule de Yamal où la température peu descendre à -50°C, a attiré l’attention. Il est en production depuis décembre 2017.
 
En matière maritime, la route du Nord Chine-Europe, qui impose de remonter jusqu’au détroit de Behring depuis Shanghai, de tangenter le Pôle Nord le long de la Sibérie puis de descendre la mer du Nord jusqu’à Rotterdam, reste soumise à de forts aléas climatiques et à l’influence russe et américaine. Mais la route sud jusqu’à Athènes, via le dangereux détroit de Malacca, la Mer rouge et le Canal de Suez, présente aussi des inconvénients, sécuritaires en particulier. Surtout, la voie arctique Shanghai-Rotterdam permet d’économiser cinq jours et demi de navigation sur la voie sud.
 

Questions sur le respect des droits des Etats riverains de l’Arctique par la Chine

 
Devant le redoublement de l’activité de la Chine en Arctique, de nombreuses interrogations surgissent sur la politique de cette puissance économique et scientifique. La question tourne en particulier autour du respect des droits des Etats riverains – Etats-Unis, Russie, Norvège, Canada, Danemark. Le Livre blanc de Pékin était ainsi attendu avec impatience, ceux des Etats « non-arctiques » tels que la Corée du Sud, le Japon, l’Allemagne ou le Royaume-Uni ayant déjà été publiés.
 
Le statut d’observateur permanent au Conseil de l’Arctique impose la reconnaissance de la souveraineté des Etats riverains, de leurs droits et juridictions sur la région, ce à quoi la Chine est donc censée se soumettre de fait. Le ministre des Affaires étrangères chinois, Wang Yi, assurait en 2015 que les principes d’action de la Chine sont « le respect, la coopération et le gagnant-gagnant ». Vu ce qui se passe en mer de Chine méridionale, on peut en douter. L’argument-clé du régime chinois est que le pays est « un Etat proche de l’Arctique ». Pour réussir à le prouver, il se contorsionne en affirmant que « le changement de l’environnement et l’exploration (de ses) ressources ont un impact direct sur le climat de la Chine, son environnement, son agriculture, son transport, son commerce, son développement social et économique ». Que ne ferait-on pas dire à la fonte d’une frange de la banquise…
 
« La Chine ne sera pas absente des affaires de l’Arctique », a martelé le vice-ministre des Affaires étrangères Kong Xuanyou. Or en étant signataire du Traité de Spitzberg et de l’UNCLOS, la Convention des Nations unies sur les droits de la mer, et membre permanent du Conseil de sécurité, la Chine jouit de certains droits tels que « la liberté de recherche scientifique, de navigation, de survol, de pêche, de pose de câbles et tuyaux sous-marins, d’exploration et d’exploitation des ressources en haute mer ». Elle est aussi censée « promouvoir la paix et la sécurité en Arctique », beau prétexte pour militariser la zone à son avantage.
 

La Chine promet d’« utiliser les ressources de l’Arctique de façon égale et rationnelle »

 
Consommateur massif d’énergie, la Chine compte profiter pleinement de l’ouverture de la zone polaire. Parmi ses priorités, et sous le couvert ressassé de « protection de l’environnement et de réponse au défi du changement climatique », le Livre blanc vise « l’utilisation des ressources de l’Arctique de façon légale et rationnelle » – c’est la première partie de la phrase qui compte – et « la participation à la gouvernance et à la coopération internationale » – idem. Le Livre blanc a beau souligner l’importance du respect des droits et lois des Etats riverains et « des traditions et cultures de peuple indigènes », l’appétit chinois paraît insatiable. Avec pour étape essentielle d’établir et de sécuriser cette « Route polaire de la soie », nouvel élément de son « Initiative Route et Ceinture » visant à parfaire sa domination industrielle sur l’Eurasie et l’Afrique.
 

Matthieu Lenoir