Euthanasie forcée au Canada : le cas de Brigitte « GG » Stegemann

Euthanasie forcée Brigitte Stegemann
 

On justifie souvent l’euthanasie au nom de l’autonomie du patient et de son droit de « choisir une mort digne » dans le cadre d’une loi aux limites que l’on présente comme très strictes. Au Canada, où ce sont désormais souvent les soignants eux-mêmes qui proposent l’aide médicale à mourir (AMM), même les fragiles garanties offertes par la loi d’euthanasie peuvent être ignorées, comme le montre le triste exemple de la mort de Brigitte (dite GG) Stegemann. Chrétienne, cette dame de 83 ans, quasi-sourde et affectée d’un trouble cognitif, avait confirmé à sa famille qu’elle était opposée à l’euthanasie pour des raisons religieuses. Mais c’est contre la volonté de sa famille, y compris de sa petite-fille Brigette qui était sa représente légale depuis 12 ans, qu’elle a reçu une piqûre létale le 10 juillet dernier, dans un contexte plus que troublant. Euthanasie forcée ? La famille en est convaincue.

Précisons d’emblée que ce n’est pas parce qu’une euthanasie est demandée et réalisée en conformité avec les vœux du patient qu’elle en devient morale. Mais assurément, un pas supplémentaire dans l’horreur est franchi lorsqu’on abuse de la faiblesse d’une personne âgée, malade et visiblement dans un état de confusion pour en finir avec sa vie.

Son histoire mérite d’être racontée dans le détail. Hélas, elle n’est pas un cas unique

 

Récit d’une euthanasie forcée au Canada ?

GG Stegmann a été admise dans un établissement de soins de longue durée en Ontario – l’équivalent canadien de l’EHPAD – il y a deux ans. Elle y recevait des visites régulières et fréquentes de sa famille et notamment de sa petite-fille, Brigette, la seule personne qu’elle parvenait à bien entendre, qui venait la voir au moins tous les deux jours et qui discutait de tous les besoins de sa grand-mère avec les soignants.

C’est en février dernier qu’on a diagnostiqué à cette dernière un cancer de l’estomac de stade quatre, non susceptible de traitement. En mai que l’équipe médicale s’est approchée de la vieille dame et de son entourage pour présenter l’option de l’aide médicale à mourir (l’AMM) : GG répondit clairement qu’elle n’en voulait pas, au nom de sa foi chrétienne et de ses croyances personnelles.

En juin, Brigette prenait dix jours de vacances avec son mari. D’autres membres de la famille assuraient une présence régulière auprès de la patiente pendant son absence. L’état de santé de GG se détériora alors rapidement. Elle était de plus en plus faible, dormait la plupart du temps et communiquait à peine avec ses proches. Pendant toute cette période, les responsables de l’établissement continuaient de communiquer par téléphone avec sa représentante légale pour discuter des détails de la vie courante – mais sans lui dire que des rencontres privées étaient alors organisées entre la vieille dame et l’équipe médicale pour évoquer une possible AMM, comme devait le reconnaître une infirmière lorsque la famille fut avertie qu’une procédure d’euthanasie allait avoir lieu. Mais à ce moment-là, on lui annonça seulement qu’il y aurait une réunion pour évoquer la question de l’AMM dès son retour de vacances.

 

Comment le « consentement » de GG Stegemann fut évalué

Celle-ci eut lieu le 6 juillet dernier, sans que les soignants, y compris une infirmière très agressive inconnue de cette dernière, n’acceptent de dire qui en avait pris l’initiative alors même que l’opposition religieuse de la vieille dame à l’euthanasie aurait dû garantir qu’elle ne soit même pas programmée. GG semblait, ce jour-là, avoir connu une sorte de résurrection. Elle était réveillée, se tenait assise dans son lit, souriait, riait, parlait, alors même que le relevé des médicaments reçus exigé par la suite par sa petite-fille révéla que rien n’avait été modifié. Quelle que soit la raison de cette amélioration – la famille envisage d’éventuelles occultations sur le relevé des médicaments administrés qui lui fut communiqué –, les responsables de l’établissement ont profité de l’amélioration de son état pour évaluer, le 7 juillet, sa capacité à « consentir » à son euthanasie.

La famille était présente lors du début de cette évaluation. Elle souligne aujourd’hui que GG avait beaucoup de mal à comprendre les questions du docteur « K » (les noms des soignants n’ont pas été divulgués pour l’heure). Pire, elle y répondait d’une manière telle que son état de confusion était manifeste : interrogée sur le nombre de ses frères et sœurs (pas moins de 13 !), elle répondait qu’elle n’en avait aucun, puis, la famille ayant rectifié, ajoutait qu’aucun n’était vivant alors que l’un d’entre eux lui avait parlé une semaine plus tôt. La famille dut corriger la plupart ses réponses et à la fin la patiente éclata en sanglots en disant : « J’ai oublié les petits-enfants ! »

 

L’euthanasie forcée au moyen d’un consentement manipulé ?

Cela ne devait pas empêcher le médecin de poursuivre : selon la famille, le Dr K décrivit la procédure d’euthanasie en déclarant à GG qu’elle recevrait un « médicament », ressentirait un état de « paix » et s’endormirait, « sans perdre le contrôle de ses intestins ». La patiente a-t-elle vraiment compris de quoi il retournait ? Qu’est-ce qu’un médicament, sinon une substance qui soigne et soulage ?

Puis la famille fut invitée à quitter la chambre tandis que Brigette, qui invoquait son pouvoir de représentante légale, se vit refuser le droit de rester auprès de sa grand-mère pendant que la doctoresse, qui expliquerait en sortant qu’elle jugeait la patiente « capable de prendre des décisions la concernant », recueillait son « consentement » pour l’AMM qui fut aussitôt programmée pour le 10 juillet à 11 heures – seulement quatre jours plus tard. L’équipe justifia l’éloignement de la famille à ce moment crucial au nom de la protection de la patiente de « l’influence » de ses proches.

De plus, le jugement de la doctoresse au sujet de la capacité de la patiente privait automatiquement sa représentante légale de tout droit de procuration. C’est elle qui a par la suite reconnu avoir rempli le formulaire de demande d’AMM que GG devait signer pour rendre l’euthanasie ; alors même que ses proches, et notamment Brigette, étaient présents chaque jour, la signature a été recueillie en leur absence en présence d’un seul témoin faisant partie du personnel de l’établissement. Mais cette dernière anomalie juridique est explicitement autorisée par la loi canadienne depuis 2021. Mais restent deux autres problèmes juridiques signalés par Kelsi Sheren sur Substack qui présente dans le détail cette histoire tragique : le formulaire de consentement à l’AMM a en tout état de cause été signé alors que celle-ci avait déjà été programmée, et il n’y a pas trace, pour l’heure, de la seconde évaluation de la capacité mentale de la patiente que la loi exige : a-t-elle seulement eu lieu ?

 

GG Stegemann : « Ils vont me tuer vendredi ? »

Le lendemain, le 8 juillet, Brigette reçut un coup de fil annonçant que l’AMM serait avancée d’un jour au 9 juillet, parce que le médecin avait un créneau de disponibilité inattendu. GG aurait explicitement consenti à ce changement. Brigette se plaignit vigoureusement auprès de la direction, et le rendez-vous du vendredi matin fut finalement maintenu. Dans un entretien accordé 10 jours plus tard à Kelsi Sheren sur Substack, Brigette raconte que GG lui dit ce jour-là : « Je vais mourir vendredi. » Brigitte répondit : « Ils vont te tuer vendredi. » Sa grand-mère demanda alors : « Ils vont me tuer vendredi ? », … avant de pleurer pendant trois quarts d’heure en répétant qu’elle s’était trompée. Brigette la réconforta en disant qu’elle avait tout à fait le droit de dire qu’elle ne voulait pas recevoir, même à la dernière minute.

Le 9 juillet, ayant passé toute la journée avec sa famille, GG dit, après avoir regardé la chambre en souriant, qu’elle l’aimait beaucoup et qu’elle souhaitait avoir une chambre similaire lorsqu’elle déménagerait.

Le lendemain, toute la famille la rejoignit dès 9 heures du matin et l’emmena sur la terrasse où elle dégusta une glace à la fraise en attendant l’arrivée de son pasteur. L’équipe médicale voulut couper court à cette réunion à peine dix minutes plus tard en venant chercher GG pour lui installer une perfusion. Seule la résistance de Brigette devait parvenir à l’empêcher, et GG ne regagna sa chambre qu’à 10 h 20, où l’installation de la perfusion devait donner lieu à une véritable hémorragie.

 

Une euthanasie au Canada sans le consentement de sa victime

GG se mit à prier en présence de son pasteur, les mains jointes. A l’arrivée du Dr K, celle-ci essaya de lui parler. L’équipe médicale avait dit à la famille qu’il faudrait son consentement explicite et verbal au moment de la mort. GG ne dit rien en réponse à ce que dit la doctoresse : « Ok, Brigitte, je vais te donner ton médicament. » Devant ce silence, le médecin ajouta : « Ok, je vais commencer alors. »

Brigette, à ce moment-là, crut que le silence de sa grand-mère allait mettre fin à la procédure. Il n’en fut rien. Le médecin administra la substance létale, non sans difficulté. GG mourut quelques instants plus tard.

Bien sûr, la famille de Brigitte engage une procédure judiciaire qui sera doublée d’une plainte officielle auprès du Collège des médecins et chirurgiens de l’Ontario. Elle souhaite notamment avoir accès à tous les documents relatifs à l’affaire, y compris liste de tous les médicaments qui ont été administrés à GG pendant ses dernières semaines de vie pour essayer de comprendre la détérioration et profonde de son état, suivie d’une amélioration totalement inattendue. Au Canada, les directives de mise en application de la loi d’euthanasie permettent dans un tel cas d’attribuer la cause de la mort au cancer et non à la piqûre létale. Le certificat de décès ne leur sera d’aucun secours…

Voilà à quoi ressemble la culture de mort.

 

Jeanne Smits