Kushner, Poutine, Macron : une diplomatie d’ingérence

 

Emmanuel Macron a convoqué l’ambassadeur des Etats-Unis en France Charles Kushner parce que celui-ci, dans une lettre ouverte au président de la République publiée par le Wall Street Journal, lui avait reproché de ne pas faire assez pour combattre l’antisémitisme : il s’agissait de réprimander le diplomate pour son ingérence manifeste dans les affaires intérieures françaises. Mais Macron lui-même commet la même faute, et ce n’est pas la première fois : il s’est rendu en Moldavie avec le chancelier allemand Mertz et le Premier ministre polonais Tusk pour appeler les Moldaves à voter pour l’Europe en septembre et dénoncer les « mensonges » de la « propagande » russe. De son côté, Vladimir Poutine, qui se plaint sans cesse de l’intrusion de l’union européenne dans une guerre d’Ukraine qu’il considère comme une affaire de famille slave, se mêle sans cesse de la politique intérieure de l’Etat qu’il a envahi. Dernier exemple en date, tout en se disant prêt à rencontrer Volodimir Zelensky pour parler de paix, Poutine refuse de signer celle-ci avec lui, car, selon lui, il n’a pas l’autorité ni la légitimité pour le faire : et il s’appuie pour l’affirmer sur son interprétation de la Constitution ukrainienne. Il semble qu’avec la radicalisation des relations internationales qu’impliquent les guerres en cours, la seule diplomatie subsistante soit devenue l’ingérence.

 

Kushner n’a jamais fait de diplomatie

Charles Kushner le reconnaît lui-même : « Je ne suis pas le meilleur diplomate. » C’est le moins qu’on puisse dire. Selon sa notice Wikipédia, c’est « un promoteur immobilier, repris de justice et ambassadeur américain », et il n’a d’autre titre à sa présence à Paris que sa qualité de père d’un gendre de Donald Trump, Jared Kushner. Il a été reconnu coupable d’évasion fiscale et subornation de témoin et a passé plus d’un an dans une prison fédérale. Tout dans son comportement manifeste l’ingérence la plus brutale et la plus cynique. Kushner avait parfaitement le droit de noter que le 25 août « marque le 81e anniversaire de la libération de Paris par les Alliés, mettant fin à la déportation des juifs en France, date qui me paraît pertinente pour vous exprimer ma profonde inquiétude face à la flambée de l’antisémitisme en France et à l’absence d’action suffisante de votre gouvernement pour le combattre ». Il n’avait pas celui, en tant que diplomate d’une puissance alliée sinon amie, de donner à cette conviction la publicité qu’il lui a donnée. Et le désir d’ingérence nuisible est d’autant plus manifeste que ce courrier en suit un autre, adressé une semaine plus tôt par le Premier ministre israélien à Emmanuel Macron, accusé « d’alimenter le feu antisémite » en reconnaissant l’Etat de Palestine.

 

L’ingérence de Kushner vise Macron mais piétine la France

Reprenant ouvertement ce point de vue, Kushner écrit encore : « Des déclarations qui vilipendent Israël et des gestes en reconnaissance d’un Etat palestinien encouragent les extrémistes, fomentent la violence et mettent en péril la judéité en France. » Et tout aussi manifestement, cet éclat ne résulte pas d’une gaffe, ou d’un accès d’humeur, de Charles Kushner, c’est une ingérence calculée. Convoqué à l’Elysée, celui-ci ne s’y est pas rendu et y a dépêché un subalterne. Cette insulte ostensible à la France et le mépris des usages de la diplomatie affichent un époustouflant sentiment de domination. Il a ajouté avec un tranquille cynisme sur LCI qu’il ne fallait y voir nul « manque de respect de sa part », il n’était « pas présent » en France ce jour-là, c’est tout : « Ce n’est pas mon intention de me moquer du gouvernement français. » Et de continuer : « Ce n’est pas mon boulot de faire de l’ingérence dans la politique française. En même temps, il est très difficile pour moi de voir ce qu’il se passe en France et de ne pas commenter. » Puis il a rajouté une couche sur la reconnaissance de l’Etat palestinien : « Ce qu’a fait la France, c’est renforcer le Hamas et les éloigner de la table des négociations. » C’est de la diplomatie en gros sabots, de la diplomatie Barnum. Et l’ingérence est concertée au plus haut niveau du gouvernement Trump. Le département d’Etat américain a dit « soutenir les propos » de son ambassadeur, qui « effectue un travail remarquable ».

 

Poutine fils de Staline : l’ingérence en Ukraine sanctifiée

Vladimir Poutine ne vaut pas mieux. Elevé dans une URSS que marquait un formalisme extrême, ancien cadre du FSB, il sait masquer, lui, son désir effréné de puissance et son absolu dédain de ses adversaires européens sous un habillage diplomatique. Lui ne piétine en apparence aucun usage, il use d’une argumentation « juridique ». Il se dit prêt à rencontrer n’importe qui pour « la paix » dont il s’affirme le plus ardent défenseur, y compris « Zelensky », mais « pour signer » cette paix, il faut « une autorité légitime ». Or, « en matière de propagande on peut tout dire » (il en sait quelque chose), mais, du point de vue « juridique », Zelensky n’a pas la légitimité nécessaire, Poutine le démontre en long et en large, son mandat est expiré. On pourrait lui objecter que celui de Churchill l’était aussi durant la seconde guerre mondiale, et quid de celui de Staline ? Mais ce serait oiseux. Trois seuls points comptent. D’abord, il s’agit de l’interprétation de Poutine : que dirait-il si Zelensky, ou Macron, se livrait à une analyse de sa propre légitimité ? Puis, le prétexte de Poutine est ridicule : si, par hypothèse, un accord de paix se trouvait signé, ce serait avec la garantie des Etats-Unis et de l’Union européenne : un futur gouvernement ukrainien pourrait-il ne pas honorer la signature de Zelensky ? Enfin, surtout, Poutine commet une ingérence directe dans la politique intérieure d’un Etat souverain, une négation manifeste de la souveraineté nationale et de la diplomatie internationale qu’il fait mine de défendre.

 

La diplomatie de Lavrov : ingérence même au Vatican

Il faut dire que le propre ministre des Affaires étrangères de Vladimir Poutine, Sergueï Lavrov, est passé maître en la matière. Lui, qui arbore un beau sweater blanc frappé du sigle de l’URSS en cyrillique, comme au bon vieux temps, pense sans doute de toute manière qu’aucun dirigeant ukrainien n’a l’autorité nécessaire puisque l’Ukraine n’est pas souveraine. Puis il fourmille de trouvailles pour remettre à plus tard les pourparlers de paix. La dernière en date est venue en réponse de la proposition faite par le pape Léon XIV et le gouvernement italien d’organiser la prochaine réunion au Vatican. Lavrov n’a pas répondu, comme son admiration Staline : « Le pape, combien de divisions », mais, avec une diplomatie si cauteleuse qu’elle en devient insultante : « Ce ne serait pas très élégant que des pays orthodoxes discutent en terre catholique de questions relatives à l’élimination des causes profondes. » Tiens donc ! Et pourquoi cela ? Quelle gêne datant de 1054 anime-t-elle le ministre de Poutine ? Et quelle délicatesse bien éloignée des consignes laïques lui fait-elle ajouter : « Le Vatican lui-même ne serait pas très à l’aise dans ces conditions pour accueillir les délégations de deux pays orthodoxes. » C’est pousser l’ingérence au cœur même de l’Etat pontifical, et le bouchon un peu loin.

 

Poutine et Kushner font paraître Macron moins pire

Chacune dans son style, l’ingérence russe et l’ingérence américaine, parce qu’elles sont profondément insupportables à un Européen conscient du niveau où sa puissance est descendue, lui font juger moins accablantes les ingérences pourtant pénibles de ses propres dirigeants. Les gesticulations de Macron et consorts en Moldavie lui semblent ressortir au folklore, comparables aux voyages de Mathilde Panot et Manon Aubry à Varsovie pour y porter des pilules abortives à leurs sœurs arc-en-ciel polonaises. Ou aux innombrables ingérences de l’Union européenne dans les affaires hongroises, qu’il s’agisse du droit de la presse, des défilés LGBT ou de l’immigration. Ou des opérations analogues en Pologne visant à changer le droit de la famille et imposer l’avortement légal. Toute l’ignoble révolution arc-en-ciel que mène Bruxelles contre les Nations d’Europe par une ingérence permanente dans leurs affaires intérieures ne s’en trouve certes pas sanctifiée, mais paraît cependant moins inacceptable par comparaison : c’est le but de la manœuvre. Dès le début de la guerre en Ukraine, nous avions noté qu’elle ranimait deux institutions dévaluées sinon mortes, l’UE et l’OTAN, faisant le jeu du mondialisme. Cela continue. La seule diplomatie d’aujourd’hui, c’est l’ingérence. Et c’est un moyen de la révolution arc-en-ciel. Hélas, malgré les espoirs de certains, Poutine et Trump, même s’ils paraissent opposés à cette révolution, y concourent.

 

Pauline Mille