C’est un fait : la chute de la productivité industrielle des Etats-Unis s’est produite alors qu’ils ouvraient leur marché au monde entier – et que les promoteurs de la mondialisation du commerce assuraient que celle-ci permettrait une spécialisation accrue, avec une amélioration de la productivité à la clef. Les pays produiraient les biens dans les domaines où ils étaient les plus efficaces et le deviendraient davantage grâce à l’amélioration des machines, des logiciels, des chaînes d’approvisionnement et de la gestion, et importeraient les biens produits plus efficacement à l’étranger. Quitte à perdre des emplois manufacturiers. La réalité a été très différente, comme l’observe Breitbart.
Dans les faits, la productivité du travail dans le secteur manufacturier des Etats-Unis a augmenté à un rythme annuel de 3,3 % entre 1987 et 2010, mais de 2010 à 2023, on a observé un recul annuel de 0,3 %.
La productivité des Etats-Unis devait croître avec la délocalisation
Un nouveau document de travail du National Bureau of Economic Research (NBER, association non-gouvernementale indépendante) rédigé par Robert Gordon et Kenneth Ryu, de l’université Northwestern, a observé les chiffres de manière novatrice en détournant l’attention de la crise financière et de l’année 2010 qu’on prenait pour le « tournant » de la productivité. Gordon et Ryu retiennent plutôt les alentours de l’an 2000, date à laquelle production manufacturière américaine a cessé de croître : elle est restée pratiquement stable jusqu’en 2023, alors que le PIB intérieur réel augmentait de 57 % sur la même période
Cette productivité, les auteurs l’abordent sous l’angle de « l’écologie industrielle », qu’ils schématisent ainsi : lorsque la production stagne, les usines ferment ; lorsque les usines ferment, les travailleurs partent ; lorsque les travailleurs s’en vont, les réseaux de fournisseurs s’affaiblissent ; lorsque les fournisseurs délocalisent à l’étranger, les entreprises nationales perdent l’accès aux pièces détachées, aux connaissances en matière de procédés, aux retours d’expérience en ingénierie et au savoir-faire accumulé qui découle de la fabrication proprement dite.
Ainsi, l’« invasion des importations » comme l’appellent Gordon et Ryu n’a pas seulement remplacé les produits américains par des produits étrangers : elle a vidé de sa substance le système qui était à l’origine de la productivité américaine. La part des importations dans la production manufacturière nationale est passée de 28 % en 2000 à 45 % en 2023. Encore un « grand remplacement »…
La mondialisation de l’industrie a mis fin au cycle de croissance naturel
Lorsque la concurrence des importations fait baisser la production nationale, les usines ferment, les travailleurs partent, les fournisseurs disparaissent et le savoir-faire technique migre à l’étranger, font observer les auteurs, pour qui l’atelier de production n’est pas seulement le lieu où les biens sont assemblés, mais celui où ingénieurs et ouvriers apprennent ce qui fonctionnent, observent les failles et les compensent, tandis que fournisseurs et fabricants résolvent ensemble les problèmes qui se présentent. Les savoirs s’étendent à mesure que les travailleurs changent d’entreprise, d’autant plus facilement que les emplois dans leur secteur sont nombreux.
Aux Etats-Unis, l’habillement, le textile, l’ameublement et les équipements électriques ont subi d’énormes pertes de production après 2000. Dans l’ensemble des industries manufacturières, Gordon et Ryu constatent une forte corrélation entre la hausse de la pénétration des importations et la stagnation de la production qui s’ensuit.
Avec la mondialisation de l’industrie, les Etats-Unis importent 84 % de leur produits informatiques
Quant à l’informatique, elle a été touchée de manière très lourde : en 2018, la pénétration des importations dans le secteur de l’informatique et de l’électronique avait atteint 84 % aux Etats-Unis jadis puissants ; elle était devenue largement dépendante des écosystèmes de production étrangers.
Voilà encore un argument en faveur des droits de douane face aux partisans de la mondialisation spécialisée qui prétendent que la relocalisation de la production entraînerait une perte de productivité. Pour Gordon et Ryu, leur erreur vient de ce que la productivité ne « flotte » pas au-dessus de l’économie réelle : elle découle de la production elle-même. Et reconstruire l’écosystème industriel que la mondialisation a contribué à démanteler par la relocalisation devrait permettre d’améliorer la productivité.
Voilà une idée qui mériterait d’être soulevée en France, où la mondialisation n’est d’ailleurs pas seule en cause parmi les manipulations en cours…











