Révolution au Sénat : le RN obtient un groupe

 

Si De Gaulle avait voulu, dans sa réforme soumise à referendum au printemps 1969, supprimer le Sénat, c’est qu’il voyait en celui-ci la forteresse des forces de freinage s’opposant au progrès, plus soucieuses de formalisme juridique que d’intérêt national – un peu l’équivalent de ce qu’est devenu le Conseil constitutionnel aujourd’hui. De son côté, le Sénat a bien changé. Malgré ses complications et ses arrangements, il oppose assez souvent aux désirs et aux délires de révolution bureaucratique des élites parisiennes un certain bon sens populaire. Il était inévitable qu’il finisse par ouvrir ses portes à un groupe RN, quinze membres du Sénat élus par toute la France, même loin des fiefs RN, et, fait nouveau, avec l’appui des campagnes. C’est le fait politique de la semaine, qui a provoqué les attaques furieuses de Médiapart et Libération à propos du prétendu « antisémitisme » de Jordan Bardella quand il avait dix-sept ans.

 

Un Sénat conservateur malgré sa révolution

Selon la méthode et le calendrier traditionnels, la moitié des sièges du Sénat étaient à renouveler. Et selon les pronostics, dans ce palais du Luxembourg où la révolution n’a pas son rond de serviette, la droite a gardé la majorité, et Gérard Larcher gardera sa présidence. Cependant Les Républicains ont perdu six sièges, passant de 131 à 125, les écologistes trois, les centristes deux, empêchant leur groupe de passer devant les socialistes. Deux sénateurs RFI entrent au Sénat, et 11 RN, ce qui ajouté aux 3 sénateurs déjà présents et à une transfuge les Républicains, Sylvie Goy Chavent, ralliée par Eric Ciotti, donne un groupe de 15 élus. Le cinquième du Sénat derrière LR, PS, UC, et le groupe communiste, qui garde ses 18 sénateurs.

 

Groupe et dynamique RN

La révolution que constitue la formation d’un groupe RN au Sénat ne doit pas faire oublier qu’un parti politique qui rassemble moins de 2 % des suffrages, et qui est l’héritier revendiqué de l’horreur communiste, conserve au Sénat, avec ses alliés et apparentés, le quatrième groupe : tel est la réalité du système dit « républicain ». Si, sans surprise, Jordan Bardella et Marine Le Pen ont salué un résultat qu’ils considèrent comme l’effet d’une « dynamique » favorable au RN avant 2027, dans cette même perspective, Hervé Marseille, président du groupe Union Centriste se pose déjà en résistance, pensant déjà à une modification de la Constitution : « Le Sénat est un rempart. Il a déjà démontré qu’il était capable de tenir tête à l’exécutif. »

 

Le Sénat contre la révolution gaulliste

Il songe sans doute au referendum de 1962 qui a décidé que l’élection du président de la République se ferait au suffrage universel : le Sénat avait tempêté contre. C’était une véritable révolution contre les usages d’une République régie par ses habitudes et ses élus républicains. Le président du Sénat, Gaston Monnerville, avait accusé De Gaulle de « forfaiture » parce qu’il invoquait l’article 11 de la Constitution pour lancer son referendum (le Conseil Constitutionnel avait finalement donné son aval). Ces détails juridiques et ces précédents semblent un peu hors du temps à un moment où la France semble au bord du gouffre, mais ils pourraient prendre beaucoup d’importance dans quelques mois.

 

Révolution chez Edouard : le plafond de verre du RN craque

Un mot enfin de l’élection. La victoire de deux LFI et onze RN montre que la situation économique et sociale est si grave que les grands électeurs (maires, conseillers municipaux, conseillers généraux) ne craignent plus les « extrêmes ». La masse des élus RN montre un gros travail de terrain. Le ralliement d’une Républicaine est un signe de droitisation. Le fameux plafond de verre du RN se craquèle. Enfin, si le Sud-Est confirme sa couleur RN avec 8 élus, les élus de Gironde et d’Hérault, celui aussi de Seine-Maritime, fief d’Edouard Philippe, l’homme qui provoqua les Gilets jaunes par son mélange de raideur administrative et d’aveuglement idéologique, montrent que les paysans ont compris.

 

Les paysans, groupe luttant pour sa survie

Avec le CETA, avec l’accord avec le Mercosur, avec l’inflation mortelle des normes, avec les mégabassines interdites, avec la folie verte, avec la concurrence déloyale organisée par Bruxelles, avec les Rave Parties, avec les ZAD, avec les vexations bureaucratiques dictées par le lobby écolo, avec la baisse des cours et avec la hausse du carburant, la coupe est pleine, les radars routiers servent d’exutoires à la colère. Voilà 70 ans, le sociologue Henri Mendras prévit la fin du groupe à part que les paysans formaient en France. Sous Pompidou et Giscard, ils ont espéré qu’elle se passerait bien, et que leurs fils se mueraient en techniciens prospères de l’agriculture : les rejetons décillés de ces illusions rejettent aujourd’hui un système qui les tue. Ils votent pour faire advenir un pouvoir de rupture dont ils espèrent, à tort ou à raison, leur survie.

 

Pauline Mille