Un joli texte sur la nécessité de la grâce que seul donne Jésus-Christ

nécessité grâce donne Jésus-Christ
 

C’est une belle réflexion que propose David Hahn, jeune enseignant à l’université des Franciscains de Steubenville (Ohio) et chroniqueur, à propos de la vertu, de la grâce, du vrai Dieu. Je n’ai pas résisté au plaisir de la traduire et de vous proposer cette traduction d’un texte paru dans le Catholic Herald, étoile montante des publications catholiques anglophones. La réflexion est large, mais vous verrez qu’elle offre des éclairages très vrais sur les maux qui nous accablent et les erreurs qui tendant à la mise en place d’une fausse spiritualité globale et d’une morale écologique. Chassez le surnaturel, comme le disait Chesterton, il ne reste plus que ce qui n’est pas naturel – puisque le monde qui nous entoure a été fait dans un but bien précis. On pourrait résumer les idées développées par David Hahn en quatre mots : nécessité de la grâce. – J.S.

 

*

La vertu ne suffit pas : pourquoi nous avons besoin de la grâce

 

Notre civilisation a collectivement oublié cette chose importante : nous avons oublié à quel point le christianisme est bizarre, et comment cette bizarrerie a sauvé l’Occident. A l’image de la malédiction de la Dame à la robe verte dans Le Fauteuil d’argent de C.S. Lewis, une sorte de sommeil d’oubli nous a bercés. Nous avons oublié à la fois qui nous sommes, notre patrie céleste et la merveille qu’est notre Dieu incarné.

Les vertus sont indispensables à une société qui fonctionne, à la vie utile et au noble héritage – mais qui peut affirmer que l’une ou l’autre de ces choses constitue une fin en soi ? Comme l’écrivait Chesterton dans L’Homme éternel :

« [A Rome] la philosophie virait à la plaisanterie ; elle commençait aussi à devenir ennuyeuse. Cette simplification contre nature où tout était ramené à un système ou à un autre – ce travers du philosophe que nous avons déjà évoqué – révélait à la fois sa finalité et sa futilité. Tout était vertu, ou bien tout était bonheur, ou tout était destin, ou encore tout était bien, ou tout était mal ; en tout cas, tout était tout et il n’y avait plus rien à en dire ; pourtant, que de mots. »

Notre intuition ne suffit pas à repousser les sceptiques et les hédonistes ; ils voient juste quant à la fin du conte – « souviens-toi, homme, que tu es poussière » – et ils savent que tout retourne à la poussière. Face à l’éternité, tous nos efforts, frappés qu’ils sont de finitude, sont au bout du compte dénués de sens, alors pourquoi ne pas manger, boire et faire la fête ? L’hédonisme ne bâtit pas de civilisations durables, mais pourquoi le devrait-il si le destin commun à tous – nos corps, nos familles, nos cultures – n’est que poussière ?

 

Nécessité de la grâce que seul donne Jésus-Christ

Seul le chrétien perçoit en vérité la valeur de la vertu au-delà du plaisir et de l’honneur – en fait, il est le seul à percevoir la valeur de la poussière. Le stoïcien accueille la douleur et le plaisir avec une résignation sereine. Le chrétien accueille la douleur et le plaisir en rendant grâce, car tous deux – mais surtout la seconde – le mettent en contact avec l’homme de Nazareth. Le païen ne peut aimer sa misère comme le chrétien peut embrasser sa Croix. Il voit dans l’ensemble de l’ordre temporel un monde gémissant après la sanctification. Il voit l’adoration de son Dieu dans tout ce qu’il fait. Le christianisme a sanctifié l’épée et la charrue tout autant que l’autel et le temple.

Nous avons oublié ce que le Christ a fait pour nous. De cet oubli a résulté non pas un progrès, mais une régression ; nous sommes retombés une fois de plus dans le grand gouffre, dans la boue de toute l’humanité.

Les stoïciens philosophent de nouveau sur leur quête sans fin de la vertu et de l’excellence. De nouveau, l’homme invente des mythes qui fascinent, ou imagine des cauchemars dès l’instant où ces mythes cessent de le satisfaire. Ce qui commence comme un plaisir innocent s’achève dans le désespoir – car nos désirs n’ont jamais été destinés à être comblés ici-bas.

Ce n’est pas une nouvelle voie que nous ouvrons ; notre progrès ne nous mène pas en avant – tout comme un cheval de course n’avance pas en tournant sans cesse en rond sur la même piste. Nous avons été créés pour une fin bien précise, qui exige un immense courage : non pas le circuit sans fin du cheval de course, mais la charge tonitruante du cheval de guerre.

Il ne nous reste plus aujourd’hui qu’une culture qui ressemble fort à un corps sans tête. La guillotine du rationalisme français s’est abattue sur l’Occident tout entier.

Les érudits nous disent que nous devons revenir à nos racines, que la sagesse d’Athènes, la foi de Jérusalem et la loi de Rome nous guideront sur la bonne voie. Comme si le manque qui nous afflige aujourd’hui était un manque de philosophie, de monothéisme et d’ordre légal. J’ose ne pas être d’accord ; nous en avons bien trop.

Les Jordan Peterson et les Jocko Willink ont prêché l’évangile de la responsabilité personnelle ; les musulmans ont diffusé leur Dieu unique à travers le monde ; et la mondialisation fait passer la Pax Romana pour du provincialisme.

L’humanité est bel et bien une fraternité, et nous formons une seule et même communauté de frères orphelins. Ce dont nous avons besoin, c’est ce dont nos ancêtres avaient besoin avant nous : nous avons besoin de nous libérer de ce qui tourne en rond dans ce monde – la quête sans fin du développement personnel, qui est en réalité aussi vaine que la recherche du plaisir personnel. Il nous faut davantage que notre fraternité ; nous avons besoin de la paternité de Dieu.

De nos jours encore, certains semblent trouver astucieux d’affirmer que toutes les religions poursuivent le même but, et ils finissent ainsi par en faire une grande potée – une bouillabaisse syncrétique. La religion se réduit alors à une méthode d’ingénierie sociale, guère plus : un ensemble d’habitudes morales qui servent à créer des sociétés disciplinées, prospères et pacifiques.

 

La grâce pour atteindre le but de la vie

Comme l’a observé Chesterton à propos de Marc Aurèle :

« On a reproché à Marc Aurèle de tolérer les amphithéâtres païens ou les martyres de chrétiens. Mais c’était caractéristique ; car ce genre d’homme considère la religion populaire exactement comme il considère les cirques populaires. »

On ne peut pas leur reprocher tout à fait d’avoir banalisé la religion en la réduisant à un vaste ensemble de contes ; cela est vrai de tous ces récits, en effet, sauf un : celui que nous avons eu la grande chance de voir devenir notre histoire. Leur arrogance réside dans leur incapacité à reconnaître qu’ils n’ont fait que reconstruire le panthéon romain ou le temple hindou. Même les hommes les plus nobles d’aujourd’hui attribuent à tort l’œuvre unique de l’Homme-Dieu au syncrétisme et à l’évolution progressive de la culture.

Cela s’explique par le fait qu’ils jugent les religions à l’aune de leurs conséquences plutôt qu’à celle de leur vérité. Si le christianisme rend les hommes charitables, si le bouddhisme les rend paisibles, le stoïcisme disciplinés et l’islam ordonnés, alors on peut simplement emprunter à chacun ses meilleurs éléments. La vertu elle-même devient le bien suprême, tandis que la vérité est discrètement reléguée au rang de simple question de goût. Pourtant, le christianisme n’a jamais prétendu se contenter de produire des hommes admirables. Il affirme que Dieu est entré dans l’histoire, qu’il est mort, qu’il est ressuscité et qu’il a rendu possible une vie qu’aucune philosophie ni aucune discipline ne pourra jamais atteindre. Les vertus ne sont pas la destination du christianisme ; elles en sont le fruit. On accepte tout, sauf l’affirmation scandaleuse selon laquelle un seul homme est Dieu, et que toute vertu ne trouve sa fin qu’en Lui.

Nous n’avons pas besoin de nous plonger dans nos racines ; celles-ci sont aussi solidement ancrées que la pierre dans la terre. Il nous faut remonter, une fois encore. Nous avons besoin d’une « re-capitation » – la restauration de notre Tête, le Christ.

Bien plus que des vertus aristotéliciennes, nous avons besoin du mysticisme de Thomas d’Aquin. Bien plus que la loi, nous avons besoin de la vie de grâce qui rend la loi capable d’être vécue. Bien plus que du Dieu solitaire de l’Orient, nous avons besoin de l’Amour éternel de la Sainte Trinité. Ce n’est que lorsque nous possédons ce dernier que les premières atteignent leur but.

Il est, lui, avant toutes choses, et toutes choses subsistent en lui. Il est la tête du corps de l’Eglise, lui qui est le principe, le premier-né d’entre les morts, afin qu’en toutes choses, il tienne, lui, la première place… (Colossiens 1, 15-23).

 

David Hahn

*

 

Traduction par Jeanne Smits