Depuis l’origine Le Monde a pour première ambition d’être sérieux, c’est pourquoi il s’est approprié à la Libération cette vieille dame un peu compassée qu’était Le Temps. Depuis l’eau a coulé sous les ponts, mais le besoin de pontifier et de se donner en exemple n’a pas quitté notre éminent confrère. Le 10 avril, Raphaëlle Bacquet, présidente de la société des rédacteurs du Monde et grand reporter reconnu, participant à un colloque organisé par le Barreau de Paris, se disait inquiète de « ce qu’on voit déferler toute la journée sur les réseaux sociaux, c’est de la même nature et parfois bien pire encore que ce qu’on entend sur CNews ! » Selon elle, le débit organisé des « fake news » provoque « l’abêtissement voulu des masses » et la radicalisation des « foules irrationnelles ». Une belle leçon de morale que notre confrère avait en tête lorsqu’il a entrepris de « débunker » la façon dont Paris Match avait mis en scène l’affaire de cœur entre Jordan Bardella et la petite princesse de Bourbon-Sicile.
L’objectif était de critiquer à la fois les excès de la presse people et les méthodes de communication de certains politiques. Le moyen, montrer que les photos de l’idylle au bord de la mer avaient coûté la peau des fesses, ce qui est en contradiction avec les revendications affichées par un parti populiste. Conscient de l’importance politique et morale de la chose, la direction du Monde avait mis sur le coup non des débutantes, mais deux de ses rédactrices les plus chevronnées, Ariane Chemin et Ivanne Trippenbach. Elles insistèrent toutes deux sur le « jet privé » avec lequel la princesse serait arrivée au rendez-vous, emmenant au retour son beau berger politique.
Hélas, on peut être un vieux de la vieille et se laisser intoxiquer faute de temps par une source imaginative. Premier démenti de Bardella, le 17 avril à onze heures moins onze du matin : « Je n’ai jamais pris de “jet privé” de ma vie et TOUT est faux. » Premier rectificatif du Monde le 18 avril à 1 h 10 : « Erreur sur le retour de Corse de Jordan Bardella, qui n’a pas voyagé à bord du jet privé de Maria Carolina Bourbon des Deux-Siciles. » Quelques heures plus tard, 18 avril à 12 h 26 : « Retrait de la mention de l’arrivée de Maria Carolina Bourbon des Deux-Siciles en jet privé. » Damned ! Deux fake news en deux lignes ! La radicalisation d’une presse irrationnelle va-t-elle provoquer l’abêtissement involontaire des élites ?











