Saint Thomas d’Aquin, inventeur du transhumanisme ? L’odieuse attaque russe

Thomas Aquin inventeur transhumanisme
 

Il est toujours instructif de voir ce qui est publié sur Katehon.com, le site du think tank éponyme présidé par l’oligarque Konstantin Malofeev, et qui fait une large place au directeur de l’Institut Tsargrad (fondé par le même Malofeev), le penseur gnostique Alexandre Douguine. Sans pouvoir nous prononcer exactement sur le rôle politique joué par ce binôme en Russie, mais sachant son activité permise, soutenue, voire félicitée par Vladimir Poutine, il est permis de penser que sa ligne spirituelle et intellectuelle a la faveur du régime. En date du 24 janvier, la version anglophone de katehon.com publiait une longue réflexion d’un dénommé Walt Garlington, ingénieur chimiste, écrivain et poète, chrétien orthodoxe, sous le titre : « Thomas d’Aquin était-il le premier transhumaniste moderne ? »

Eliminons le suspense : Garlington répond oui, et accuse par voie de conséquence l’Occident d’avoir réduit Dieu à un « puzzle intellectuel, objet de spéculation et de réflexion et, en dernière analyse, à rejeter ». Ce faisant, il passe sous silence purement et simplement que Dieu se montre aussi à nos sens dans le Verbe incarné… Nous adorons sa Sainte Face.

Pour simplifier le raisonnement de Garlington, précisons qu’il cherche à montrer que la pensée du Docteur angélique des catholiques est à la racine de l’apostasie à l’Ouest et que l’orthodoxie serait un rempart contre la folie des grandeurs de l’homme occidental contemporain qui, à travers le transhumanisme, cherche à se faire dieu.

 

Le transhumanisme, c’est l’Occident ?

C’est un thème récurrent dans les écrits publiés par Katehon, Tsargrad ou leur cousin geopolitika.ru : la guerre aujourd’hui menée par la Russie en Ukraine est une guerre de civilisation qui défend la « Tradition » contre les nations atlantistes et leur prétention à l’universalisme. Justification de la guerre, mais aussi de la guerre apocalyptique, où la Russie incarne le Bien et le respect des spiritualités traditionnelles, à n’importe quel prix, tandis que l’Occident, ou l’OTAN, sont présentés comme voulant imposer dans le monde entier les idéologies contre nature, selon la même logique que celle de l’universalisme catholique.

Garlington commence par affirmer que l’un des principes du transhumanisme est que l’esprit humain peut et doit être libéré du corps, puisque ce dernier « empêche l’intellect d’accéder à des niveaux plus élevés de l’évolution » : c’est donc le transfert de la conscience à l’ordinateur, permettant à l’individu de vivre, immortel, dans un univers virtuel aux possibilités illimitées. L’auteur attribue bizarrement une réflexion de Gavin Ashenden sur le transhumanisme et la vie désincarnée, selon cette ligne, à Mgr Carlo Maria Viganò qui, il est vrai, a salué en Moscou « la troisième Rome ».

Pour Walt Garlington, il ne sert à rien de dénoncer cet état de choses sans aller à la « source, l’origine de ce credo néfaste ». « Où trouvons-nous l’origine de ce dénigrement du corps et de l’exaltation de l’esprit ? Chez les deux principaux piliers sur lesquels est posée la théologie de l’Occident post-orthodoxe – le bienheureux Augustin et Thomas d’Aquin », écrit-il.

 

Saint Thomas d’Aquin déformé

Il en veut pour preuve le fait que saint Thomas d’Aquin affirme dans sa Somme théologique que l’âme jouit du bonheur parfait que donne la vision béatifique avant la Résurrection, puisqu’elle est en sa présence et que l’âme perçoit l’essence divine. En l’occurrence, saint Thomas répondait à ceux qui affirment que les âmes des saints n’auront ce bonheur qu’au moment de retrouver leur corps lors de la Résurrection. « Sans le corps, l’âme peut être heureuse », concluait saint Thomas.

Garlington en déduit chez saint Thomas d’Aquin une insertion dans une pensée selon laquelle le monde créé n’est pas aimé de Dieu, une pensée « latine » qui est supposée avoir dit l’impossibilité d’établir quelque lien ontologique que ce soit entre la nature physique et la surnature. A la distinction entre la nature et la grâce propre à saint Augustin, se serait substitué ou ajouté un dualisme entre la nature et la surnature, où la nature est certes considérée comme l’œuvre de Dieu mais obéissant à ses propres lois qu’il suffit de prendre en compte pour comprendre son fonctionnement – d’où le rationalisme.

Après avoir cité des penseurs orthodoxes, pour qui l’étude de la nature des choses créées mène finalement à la connaissance du Logos, « nexus divin », Garlington affirme que les catholiques romains suivent « saint Augustin et Thomas d’Aquin » en professant que Dieu est une « simple essence divine susceptible d’être comprise par l’intellect » : « Pour eux, contempler Dieu avec l’intellect est le plus grand bien ; le corps et le reste de l’ordre créé ne sont pas vraiment nécessaires », alors que l’Orient n’a pas de concept de Dieu mais le considère comme une « réalité personnelle connue à travers ses actes, et par-dessus tout par la participation de soi à ses actes ».

C’est cette « déformation du corps humain » propre à l’Occident qui, selon l’auteur, l’a placé sur sa « trajectoire transhumaniste ». L’Occident affirme selon lui l’« ousia », l’essence cachée et transcendante de Dieu, mais a renié « son energeia que connaît toute la création et à laquelle celle-ci participe ».

 

Walt Garlinton, inventeur d’un faux saint Thomas d’Aquin

Voilà une lecture bien parcellaire et déformante de saint Thomas d’Aquin, le philosophe du réel par excellence, lui qui affirme, contre les manichéens, les cathares, les docétistes que le monde est bon et que Jésus-Christ est vrai Dieu et vrai homme. Saint Thomas observe en outre qu’il n’y a rien dans l’intelligence qui ne soit pas passé par des sens et que notre connaissance actuelle de Dieu se fait justement de manière médiate, à travers les choses. En accusant l’Aquinate d’intellectualisme, Garlington efface surtout et contredit la place de l’amour dans sa théologie : « Où finit la connaissance, dans la chose même qui est connue par une autre, là, aussitôt, l’amour peut commencer », écrit saint Thomas.

Celui-ci a fortement affirmé l’unicité de la forme humaine, son intellect étant adapté à sa nature corporelle ; et il enseigne que le corps ressuscité augmentera la béatitude de l’âme, dont une partie de la nature consiste précisément en « l’opération » du corps.

En publiant cette fausse critique et ce mauvais procès contre saint Thomas d’Aquin par Walt Garlington, katehon.com montre clairement son orientation anti-catholique – peut-être celle-ci est elle-même à la racine de l’anti-occidentalisme si évident dans la politique russe et la pensée qui la soutient et la sous-tend.

La spiritualité occidentale du Cœur Sacré de Jésus et du Cœur Immaculé de Marie est à l’inverse des travers intellectualisants qui lui sont ici attribués. Saint Thomas d’Aquin, en sa belle prière devant le Saint-Sacrement, lance ce cri : « Bonté suprême, ô Jésus, je vous demande un cœur épris de vous. » Voilà qui ne méprise point le corps, mais affirme au contraire sa participation à l’amour éperdu envers Dieu.

Pour aller plus loin, on peut lire, comme le suggère cette réponse à Garlington, la biographie de Chesterton, Saint Thomas du Créateur. Une merveille.

 

Jeanne Smits