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José Luis Rodriguez, ancien ministre de l’économie de Cuba : « Le socialisme n’est pas un régime failli »

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A Cuba, Marx, Lénine, Castro et « le Che » ne sont pas des figures oubliées ou honnies. On ne parle pas du cortège de massacres, de génocides, de tyrannies qui a accompagné la mise en œuvre de leurs objectifs politiques, et qui les disqualifie à jamais. Un ancien ministre de l’économie cubain, José Luis Rodriguez, n’a que leurs noms à la bouche pour vanter le socialisme cubain au micro complaisant de Russia Today hispanophone, qui a consacré à cet entretien près d’une demi-heure d’antenne. Les médias russes n’ont pas rompu avec le communisme, loin s’en faut, rt.com cite même le ministre dans le titre de l’article : « Le socialisme n’est pas un régime failli. »
 
Si Cuba a eu les problèmes économiques, c’est à cause du reste du monde. Tel est le message de cet entretien qui rappelle que les vraies difficultés ont commencé avec l’effondrement de l’Union soviétique. Et les choses ont commencé à aller mieux grâce au rapprochement entre Cuba et le Venezuela de Chavez au début des années 2000 – Chavez ayant été, soit dit en passant, fabriqué par le voisin des Caraïbes, Cuba ayant toujours soutenu son régime marxiste par intérêt idéologique et matériel. Le Venezuela possède le pétrole qui fait tant défaut à La Havane.
 

Rt.com interroge José Luis Rodriguez, ancien ministre de l’économie de Cuba

 
On a parlé au cours de l’entretien des sanctions américaines, du rapprochement opéré par Barack Obama dès 2014 et du retour de bâton avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche. Rodriguez reconnaît que la situation en a été compliquée. Mais que ne ferait-on pas pour installer le communisme, le socialisme marxiste ? Celui-ci s’accommode de phases économiques différentes, il peut supporter l’introduction d’un peu d’économie de marché pourvu que l’Etat garde la main, le tout, c’est de créer un homme nouveau qui accepte les sacrifices nécessaires pour arriver à ce but que tous sont prêts à partager, pourvu qu’on leur explique.
 
Au fond, l’entretien a un côté naïf, puisqu’il est beaucoup question des problèmes jamais réglés, des difficultés inattendues, des tâtonnements du régime, des retombées de la « période spéciale » qui a suivi la fin de l’URSS. On ne le dit pas mais c’est cela transparaît : Cuba sous le socialisme ne survit que porté à bout de bras. Mais il ne fallait pas compter sur le journaliste de RT pour le mettre en avant. « Il faut que le pays décolle mais on s’aperçoit qu’on n’a fait que 21 % de ce qui était prévu en 2011 », reconnaît l’ex-ministre. Mais ce n’est pas un échec, surtout pas !
 
Le journaliste, lui, évoque plutôt la crainte « qui s’est révélée infondée » de la part de partis de gauche étrangers qui avaient de l’admiration pour le modèle cubain lorsqu’en 2014 on a pu penser que La Havane faisait sa transition vers le capitalisme. Et il insiste : ne faut-il pas expliquer aux gens ce qui se passe ? Oui, répond Rodriguez, et cela est complexe, surtout lorsqu’il faut expliquer « comment introduire ou manœuvrer avec les forces de la propriété non socialiste et du marché dans le cadre de la construction du socialisme » – un thème qui remonte aux années 1920 dans l’Union soviétique, rappelle-t-il.
 

Le socialisme n’a pas failli, proclame un ancien ministre de Castro

 
« Il faut le reconnaître, on n’a jamais donné une explication acceptable de la présence du marché dans la construction socialiste » : l’idée que tout cela soit « formel », comme on le disait en Union soviétique, n’est pas une explication satisfaisante pour l’économiste, puisque selon lui, le marché existe bel et bien. Donc Cuba, ayant accepté de reconnaître l’existence du marché, cherche à le réguler : mettre le secteur non dominé par l’Etat « au service du socialisme ».
 
La Chine du XXIe siècle fait-elle autre chose ?
 
Le thème est important, parce qu’il montre que les objectifs socialistes, que le communisme en somme, peuvent très bien rester en place en laissant exister une économie de marché gérée par l’Etat, qui ne permette pas, comme on l’a dit en 2016 à Cuba, un trop grande accumulation de ressources dans le secteur privé. Comment le faire sans recourir à la répression ? « La tendance jusqu’ici a été de limiter l’expansion du capital par des moyens administratifs et fiscaux, mais c’est un système qui souffre de beaucoup de limitations », assure José Luis Rodriguez. On n’a pas encore trouvé la solution, reconnaît-il. Mais du moins le problème est-il posé !
 
Pour ce qui est du socialisme, l’ancien ministre y reste viscéralement attaché. Oui, le capitalisme a permis d’obtenir la croissance, l’efficacité, la productivité et l’augmentation des gains. « Mais dans quelle mesure cette croissance se répercute-t-elle à travers le développement de la société ? » C’est la différence fondamentale, assure l’ancien ministre communiste de l’économie : le socialisme n’est pas un régime économique failli, il repose sur une planification consensuelle, sur le plan social qui permet d’obtenir de meilleurs résultats avec les mêmes investissements à la fois sur le plan économique et sur le plan social. (Et tant pis si tout le monde est appauvri, au moins, tout le monde est à la même enseigne, n’est-ce pas ?)
 

Du communisme de Cuba au « socialisme de marché »

 
C’est ce qui a permis selon lui à Cuba d’obtenir des avancées sociales bien que son économie soit sous-développée… Il faut donc que l’individu produise « pour la société » en changeant de conscience par rapport à l’égoïsme qui est le moteur du capitalisme. Chose que Lénine prônait déjà, rappelle avec admiration José Luis Rodriguez. Et de citer le Che pour parler de la « désaliénation du travail ». La difficulté consiste selon lui à intégrer l’économie de marché dans le socialisme tout en évitant que le marché n’élimine le socialisme.
 
Il cite Che Guevara encore, et son analyse de la Nouvelle économie politique de Lénine, pour assurer que la solution « administrative » de la collectivisation forcée n’est pas satisfaisante et que Lénine ne la souhaitait pas : ce qu’il faut, à en croire un homme de pouvoir à Cuba aujourd’hui, c’est transformer, comme le voulait Lénine pour les paysans, la mentalité de l’homme pour qu’elle devienne collective. C’est cette conscience, cette idée qu’il faut consentir des sacrifices pour la construction du socialisme, qui a permis à Cuba de traverser les années dures des années 1990 où l’on mourrait de faim mais où on « assimila » les mesures que Castro dut prendre… Le communisme étant contre nature, il faut bien de la contrainte, et dans les faits, il sème toujours la mort, mais c’est l’objection qui n’a pas été faite à José Luis Rodriguez.
 
Et ce n’est pas de la propagande, tout cela ?
 
Elle est décidément intéressante, parce qu’on y retrouve une part de ce qui anime aujourd’hui le mouvement de la « décroissance » et des « limites », par lequel le socialisme mondial s’insinue dans les esprits de gens qui rien ne devrait prédisposer au gauchisme, sous couleur d’une sorte de bienfaisance dévoyée.
 

Anne Dolhein