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Les intérêts de la Russie renforcés par les bombardements occidentaux en Syrie en réaction à l’attaque chimique présumée de Douma

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Entretien avec un spécialiste du Kurdistan et de la Syrie après les bombardements par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France. Witold Repetowicz est un reporter polonais du site Defence24. Son travail pour Defence24 ainsi que pour d’autres médias polonais comme la télévision publique TVP et l’hebdomadaire Do Rzeczy l’ont amené à se rendre de nombreuses fois sur le terrain en Turquie et en Syrie, notamment dans les régions habitées par les Kurdes, dont il parle la langue. Son dernier séjour s’est soldé par un passage dans les prisons syriennes du 16 novembre au 22 décembre 2017. Il a accepté de répondre aux questions de Réinformation TV sur les intérêts en jeu et sur les chances de paix en Syrie après les bombardements occidentaux. Pour Repetowicz, les bombardements réalisés en réaction à l’attaque chimique supposée de Douma vont dans le sens des intérêts de la Russie et les pays occidentaux doivent traiter directement avec Bachar el-Assad sans toutefois n’exclure personne, et surtout pas les Kurdes même si cela déplaît à la Turquie.
 

Toutes les informations et les images sur l’attaque chimique de Douma provenaient de sources liées aux groupes djihadistes.

 
A-t-on aujourd’hui la certitude que la dernière attaque chimique en Syrie, dans la ville de Douma près de Damas, était l’œuvre de l’armée de Bachar el-Assad ?
 
Non, il n’existe aucune certitude, y compris sur le fait de savoir si cette attaque a bien eu lieu. Et si elle a eu lieu, on ne sait pas si elle a été commise par l’armée syrienne ou si c’était une provocation et de la part de qui.
 

On a pourtant vu des images d’enfants qui avaient été gazés.

 
Il y a environ un mois on a vu circuler les images d’une supposée attaque chimique, également au chlore, qu’aurait commise l’armée turque à Afrine. La Turquie a affirmé que l’information était fausse et personne n’a cherché à vérifier. Ici, à l’inverse, on est parti du principe que tout était vrai. Pourtant, aucune de ces informations et de ces images ne provenait d’une source indépendante. Les sources qui ont informé de l’attaque de Douma, comme les « casques blancs », sont étroitement liées aux djihadistes. Mais même si l’on admet que l’attaque chimique n’a pas eu lieu, il n’y a pas non plus de preuves sur les auteurs de cette provocation. Il ne s’agit probablement pas des pays occidentaux – Etats-Unis ou France – car ils n’avaient aucun intérêt dans une telle provocation. Il peut bien sûr s’agir des djihadistes eux-mêmes, pour faire entrer les pays occidentaux dans la guerre, ce qui les arrangerait. Mais ce peut tout aussi bien être une provocation russe.
 

La dépendance de Bachar el-Assad à la Russie renforcée après les bombardements occidentaux

 
Vous voulez dire que les bombardements par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France sont dans l’intérêt de la Russie ?
 
La situation actuelle après l’attaque chimique réelle ou supposée à Douma a ceci de bon pour la Russie qu’elle rend el-Assad encore plus dépendant d’elle. L’erreur fondamentale dans laquelle perdurent les pays occidentaux, c’est qu’ils n’essaient pas de négocier directement avec le président syrien. Cela ne fait que renforcer le rôle de la Russie en tant qu’intermédiaire dans les négociations. Pourtant, el-Assad a besoin pour reconstruire la Syrie de grosses sommes d’argent que la Russie ne lui donnera pas, mais après la dernière attaque chimique, réelle ou supposée, le président syrien est encore moins un partenaire pour des négociations avec les pays occidentaux. Inversement, si el-Assad gagnait la guerre en Syrie, la position de la Russie en serait nettement affaiblie. Le seul problème avec ces bombardements occidentaux du point de vue russe, c’est que la Russie avait promis de réagir et elle ne l’a pas fait, ce qui est un peu un signe de faiblesse. Mais s’il est vrai que les objectifs des bombardements étaient avant tout iraniens, ils ont en réalité été une bonne chose du point de vue des intérêts russes, comme tout ce qui peut affaiblir l’influence de l’Iran en Syrie, l’Iran étant pour la Russie un concurrent dans ce pays. Quoi qu’il en soit, c’est la Russie qui sort victorieuse de ces bombardements.
 

L’obsession anti-kurde de la Turquie utilisée pour briser l’alliance entre les Forces démocratiques syriennes (FDS) et les Etats-Unis dans le nord de la Syrie

 
Mais alors cela veut dire que les États-Unis, la France et le Royaume-Uni ont de très mauvais services de renseignement, s’ils se laissent ainsi avoir par une provocation.
 
En réalité, ce qui importe, ce n’est pas le fait que cette attaque chimique ait réellement eu lieu ou non et qui en était à l’origine. Les pays occidentaux ont agi en fonction de leur discours qui consiste à accuser el-Assad en cas d’attaque chimique supposée et de procéder à des représailles. Mais on ne peut pas non plus dire que la Russie ait gagné sur toute la ligne. Le risque pour les Russes, c’est un renforcement, à la faveur de ces bombardements, de la coopération entre les Etats-Unis et la France pour soutenir les Kurdes dans le nord de la Syrie. Potentiellement, la Russie a beaucoup à perdre de ce côté-là, car les Forces démocratiques syriennes (FDS) sont le seul allié fiable des pays occidentaux. Et la Russie fait tout pour détruire cette alliance en se servant des Turcs. Les Etats-Unis envoyaient des signaux contradictoires sur leur éventuel retrait, mais si la France vient au contraire renforcer le soutien américain aux Kurdes, la Russie aura du mal à briser l’alliance entre ces pays et les FDS.
 
Faut-il comprendre que la Russie avait permis aux Turcs d’intervenir contre les Kurdes dans le nord de la Syrie, comme à Afrine, dans le but de briser l’alliance entre les Kurdes et les États-Unis ?
 
C’est évident. La Russie exploite l’obsession anti-kurde des Turcs. Le fait que les FDS aient un deuxième allié pourrait au contraire empêcher Moscou d’être le seul intermédiaire des éventuelles négociations entre les Kurdes et le président Bachar el-Assad. La Russie veut être au centre de toutes les négociations d’el-Assad : avec l’opposition, avec les Kurdes et avec les pays occidentaux.
 

Une guerre qui arrange beaucoup de monde et des pays occidentaux qui persistent dans leurs erreurs

 
Les chrétiens de Syrie voient-ils malgré tout toujours en la Russie leur protecteur ?
 
Bien entendu, puisque les pays occidentaux se sont faits les avocats de ce qu’on appelle l’opposition démocratique syrienne mais qui est aujourd’hui composée presque exclusivement de djihadistes. Les chrétiens, quelle que soit leur opinion sur Bachar el-Assad, n’ont pas le choix, et ils voient en el-Assad et en la Russie leurs protecteurs. C’est la conséquence des erreurs commises par les pays occidentaux.
 
Existe-t-il une chance de voir cette guerre se terminer ?
 
Tant que les Kurdes des FDS ne seront pas invités à la table des négociations et tant que le départ d’el-Assad sera considéré comme une condition préalable, cette guerre n’est pas près de se terminer. L’exigence du départ d’el-Assad est absurde et coupée de la réalité.
 
Quid de la Turquie dans tout cela ? Elle ne veut pas que les FDS participent à des négociations de paix.
 
La Turquie devrait faire l’objet de sanctions pour son blocage d’une solution pacifique en Syrie. Vu l’état actuel de l’économie turque, des sanctions la mettraient à genoux en quelques mois.
 
Il semblerait donc que la Turquie soit un obstacle plus important à la paix en Syrie que la Russie…
 
C’est plus compliqué que cela. Ni la Turquie ni la Russie ne sont intéressées par la paix en Syrie, mais on peut en dire autant d’Israël et de l’Arabie saoudite qui préfèrent une Syrie en guerre qu’une Syrie en paix avec Bachar el-Assad à sa tête, du fait de ses accointances iraniennes. Mais le problème avec la Turquie, c’est qu’elle empêche toute participation aux négociations des Kurdes sans lesquels ces négociations n’ont aucun sens.
 
Propos recueillis par

Olivier Bault