“L’an 330 de la République” de Maurice Spronck et “Le djihad à la conquête du monde” de Laurent Artur du Plessis : la dystopie à l’épreuve de la réalité

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L’an 330 de la République : Maurice Spronck, éditions Jean-Cyrille Godefroy


 
La triste actualité a des effets de repoussoir comme des vertus de réveil : on fuit le choc ou on l’encaisse. Je suis revenue ainsi sur deux livres parus, il y a plusieurs mois, aux éditions Jean-Cyrille Godefroy : celui de Maurice Spronck, L’an 330 de la République, publié la première fois en 1894 et le dernier-né de Laurent Artur du Plessis, Le djihad à la conquête du monde. L’un est un petit roman, une contre-utopie à la limite de la dystopie. L’autre, une analyse géopolitique de la réalité qui nous entoure désormais.
 
À cent vingt-ans d’écart, la confrontation, imaginée et réelle, à l’islamisme conquérant a quelques similitudes. S’en dégage in fine, à des degrés divers, la prescience de cet Occident blessé par l’idéologie du Progrès, victime d’une « démocratie » opportuniste et apatride.
 

L’an 330 de la République : Maurice Spronck

 
A une époque où le genre était plutôt à l’utopie, où Huxley et Orwell n’avaient pas encore péché par pessimisme, l’avocat et écrivain de droite Maurice Spronck commit ce court roman qui entache le ciel bleu du Progrès dix neuvième siècliste de nuages plus que sombres. E. Marsala, qui présente cet opus méconnu, le qualifie tout de go de « première contre utopie française » – la première dystopie. Mais une dystopie qui ne dit pas son nom : le « je » du roman reste jusqu’au bout un témoin crédule, dont la candeur absurde et désarmante cache une deuxième lecture, ironique et sans détours.
 
Nous sommes en 2105 de l’ère chrétienne. Et les Orléanais se disputent sur le maintien de la célèbre statue de Sainte Jeanne d’Arc, de la place du Martroi. Le seul argument des conservateurs : sauver « une curiosité (…) des époque barbares et disparues ». « Jeanne symbolisait le respect de l’autorité gouvernementale, la croyance en Dieu et à l’immortalité de l’âme, l’idolâtrie patriotique, le culte des légendes militaires, l’exaltation de la virginité » – des choses qui n’ont plus lieu d’être.
 

Une civilisation de l’oubli… une civilisation du Progrès : « la terre promise »

 
En effet, la société décrite par Spronck tient de la parfaite utopie enfin réalisée par les avancées sociales, politiques, véritablement humanistes et marxisantes, arrachée au prix d’une « suprême crise » qui abolit la propriété et le capital. Après un redoutable conflit franco-allemand et la mort de quatre millions d’hommes (assez prophétique), « les pouvoirs monarchiques tombèrent les uns après les autres », le « système de la nation armée » s’écroula et put enfin commencer « le règne de l’humanité ».
 
Une « période de l’Age d’Or » où plane le « bonheur parfait », où « la vie est devenue une perpétuelle distraction », « miraculeuse prospérité »… Spronck anticipe d’ailleurs très bien les avancées modernes (le « théâtrophone », les aliments artificiels, la permissivité des drogues etc…) Plus besoin de police. Tout le monde agit « pour le progrès, pour la science, pour le bonheur public ». Les activités matérielles sont assurées par des robots et les gens ne s’adonnent qu’au travail intellectuel, libérés en sus de tous les « préjugés moraux » d’antan.
 
« Affranchi des servitudes que lui imposaient jadis les lois de la nature et les tyrannies aristocratiques, émancipé de l’ignorance et des superstitions d’outre-tombe, délivré des grandes calamités telles que les épidémies ou les guerres, pourvu dès sa naissance d’un bien-être matériel qui eut effacé le luxe le plus somptueux de jadis, l’homme heureux et libre connaissait pour la première fois, le règne de la justice, de la fraternité et du progrès. »
 

Les barbares musulmans contre les Occidentaux agonisant

 
Spronck fait partir l’invasion islamique d’Andalousie… là où s’étendit la domination musulmane pendant quasiment huit siècles. « Ignorant, pauvre, fanatique, barbare », l’islam avait commencé par envahir l’Afrique, puis l’Asie : l’Europe – l’Occident – était la cible logique de ce djihad, de cette « lutte [qui] n’avait été qu’interrompue depuis les croisades ». Le « je » du récit cherche vainement les motifs de ce déferlement que le seul « prestige de l’intelligence » aurait dû suffire à écarter…
 
L’antimilitarisme avait désarmé les Etats puis les villes, le pouvoir était dissous dans cette Europe absconse des communes… L’invasion se résuma à « une simple promenade militaire ». Même les « Missions modernes » – cette ONG avant l’heure – ne parvinrent pas à négocier avec les populations islamiques… et la société occidentale finit dans un chaos et un suicide généralisés.
 
Parce qu’elle était déjà, précisément, agonisante. Que les vertus « barbares », comme « la foi, la patience, la sobriété, le courage », l’avaient totalement quittée. Que les hommes ne voyaient plus leur destinée que rivée en eux-mêmes, alors qu’elle planait au-dessus, transcendante, depuis la nuit des temps… C’est le sens du discours final du chef islamique – une accusation en titre de l’auteur.
 

Le Djihad à la conquête du monde : Artur Du Plessis

 
Spronck imaginait une ligne du front, Laurent Artur du Plessis dissèque dans son opus la réalité d’aujourd’hui : un ennemi dissimulé, partout, parfaitement non assimilé, qui sème la terreur parmi les civils – ce qu’il appelle « le gigaterrorisme ».
 
Grâce aux Printemps arabes, les islamistes se sont rapprochés du pouvoir et en secouent la frêle démocratie. La crise économique leur profite. Les djihadistes sunnites de l’État Islamique ont tout bonnement créé un califat à cheval sur la Syrie et l’Irak, un véritable État qui envisage même de battre monnaie, fondamentalement islamique, quoiqu’en dise la propagande occidentale qui persiste à ne pas appeler un chat un chat…
 
L’Afrique du Nord, rongée par Boko Haram, minée par les tentacules de l’EI parvenues jusqu’en Libye et en Tunisie, pourrait bien tomber à son tour. Et la France et l’Europe sont assaillies. L’auteur parle de « l’électrochoc Charlie Hebdo » : il y a eu, depuis, une onde encore plus forte et qui reviendra. L’actualité lui donne tristement raison.
 
Le visionnaire et le géopolitique « s’accordent » sur une intuition – même si ce n’est pas le premier objet du Djihad à la conquête du monde : celle des failles devenues béantes de la civilisation occidentale, arrachée à ses racines, à qui on a fait croire que la modernité était de se rendre apatride, mondialiste, dépendante de l’archi-consommation et noyée dans le Progrès-leurre… L’ouvrage de Spronck imagine un « état global de décrépitude de l’Occident tout entier ». Laurent Artur du Plessis parle de « désarmement moral de l’Occident ».
 
Et le désarmement religieux ? Ne l’oublions pas… Tout en découle.
 

Clémentine Jallais

 

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Le djihad à la conquête du monde : Laurent Artur du Plessis, éditions Jean-Cyrille Godefroy