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De l’empoisonnement de Sergueï Skripal aux relents de Guerre froide

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Comment s’y retrouver ? La tentative d’assassinat d’un ex-agent russe et de sa fille dans un coin tranquille de Salisbury en Angleterre est une affaire mystĂ©rieuse, non Ă©lucidĂ©e, et dĂ©jĂ  l’ensemble de l’Europe et les Etats-Unis pour faire bonne mesure accusent la Russie. SergueĂŻ Skripal, 66 ans, et sa fille venue le voir depuis Moscou sont toujours entre la vie et la mort. Les sanctions se multiplient, la plus terrible Ă©tant sans doute le refus d’Emmanuel Macron de visiter le stand de la Russie, invitĂ©e d’honneur pourtant au Salon du Livre qui se tient actuellement Ă  Paris. On parle de Guerre froide. La vieille opposition Est-Ouest est de retour !
 
Je ne prĂ©tends pas avoir la rĂ©ponse Ă  l’énigme… policière en tout cas. Le ou les auteurs d’une attaque au Novichok, cet agent neurotoxique incroyablement puissant et pourtant rĂ©alisĂ© Ă  partir de produits d’accès facile et lĂ©gal, n’ont pas Ă©tĂ© identifiĂ©s. On attribue très largement l’attaque Ă  la Russie, qui a dĂ©veloppĂ© cette « arme chimique de destruction massive Â».
 
Selon les plus récentes hypothèses émises par les services britanniques, l’agent neurotoxique aurait été introduit dans les bagages de la fille du colonel Skripal, Yulia, avant son départ de l’aéroport de Moscou. Peut-être dans un cadeau destiné à être ouvert chez lui. Allez savoir.
 
Une dĂ©claration conjointe du Royaume-Uni, des Etats-Unis, de la France et de l’Allemagne l’accuse sans dĂ©tours : « Il n’y a pas d’explication alternative plausible Â», affirme cette prise de position commune, l’implication de la Russie serait une affaire entendue.
 

L’empoisonnement de Sergueï Skripal dresse l’Ouest contre l’Est

 
Boris Johnson – ancien maire de Londres et champion du Brexit – va mĂŞme jusqu’à dire que Vladimir Poutine a personnellement commanditĂ© l’attentat. Le ministre des affaires Ă©trangères n’a pas avancĂ© d’autre preuve que l’intime conviction de ce que cela est « extrĂŞmement probable Â». Le Kremlin, sans surprise, s’en est offusquĂ©, jugeant le propos « choquant et inexcusable Â».
 
L’OTAN, de son côté, a pleinement soutenu le Royaume-Uni qui fait de l’affaire une question de principe et ce d’autant, aurait-on envie de dire, que le Novichok se répand très facilement et que plus de 100 personnes ont pu entrer en contact avec l’agent neurotoxique efficace à très petites doses.
 
Mais alors quoi ? Pourquoi – observent des personnalitĂ©s comme l’ancien dĂ©putĂ© Nicolas Dhuicq – la Russie ferait-elle ce type d’attentat en le signant de manière aussi visible ? Il tweetait jeudi : « #Skripal dĂ©tenait des informations, oui mais sur qui ? Et si c’était sur des Britanniques de haut rang ? Il a vĂ©cu ouvertement sous son nom des annĂ©es Ă  Salisbury. Pourquoi tenter de le tuer maintenant avec des produits traçables ? Et si le MI6 faisait son propre nettoyage ? Â»
 
Parce qu’au fond, toutes les interprĂ©tations sont possibles. De la mise en scène des services britanniques, pour une raison qu’on ignore, visant Ă  incriminer la Russie, Ă  une opĂ©ration de style billard Ă  deux bandes. OĂą la Russie, rĂ©ellement responsable, aurait choisi des moyens qui l’accusent de manière si Ă©vidente que le doute devienne naturel – sauf bien sĂ»r pour les mĂ©chants responsables Occidentaux qui s’engouffreraient dans la brèche. Et pourquoi pas du billard Ă  trois bandes, oĂą le responsable demeurant dans l’ombre provoquerait efficacement des hostilitĂ©s – diplomatiques Ă  tout le moins – entre la Russie et les « AlliĂ©s Â» ?
 

Une Guerre froide motivĂ©e par des besoins Ă©lectoraux ?

 
D’aucuns retiennent l’hypothèse selon laquelle l’affaire a Ă©tĂ© dĂ©clenchĂ©e Ă  quelques jours des Ă©lections russes pour assurer Ă  Poutine une meilleure réélection – qui est pourtant archi-assurĂ©e – ou, plus vraisemblablement, un meilleur taux de participation, le peuple russe ralliant son chef (injustement ?) accusĂ©.
 
A chacun son analyse. Mais il faut souligner quelques faits saillants dans cette sombre histoire. D’abord, un ancien agent du KGB a dĂ©clarĂ© – mais après l’attaque – que lui-mĂŞme ainsi que sept autres agents, dont Skripal, Ă©taient visĂ©s par le Kremlin. Boris Karpichov Ă©voque un coup de tĂ©lĂ©phone « glaçant Â» reçu le jour de son anniversaire, le 12 fĂ©vrier, annonçant que « quelque chose de mauvais Â» allait leur arriver, de source fiable au sein des services russes. Il incrimine sans hĂ©siter le FSB. Cela est compatible avec plusieurs hypothèses Ă©voquĂ©es…
 
Il faut souligner aussi que l’affaire n’intervient pas seulement à quelques jours des élections russes, mais au moment précis ou Poutine affirme avoir enfin une écrasante supériorité militaire sur l’Occident, avec son nouveau missile Kinzhal, qui avec sa vitesse 10 fois supérieure à celle du son se joue des armes anti-missiles de l’Occident.
 
D’ailleurs, alors que le Royaume-Uni venait de lancer un ultimatum Ă  Moscou pour obtenir une explication sur l’affaire Skripal, une porte-parole du ministère russe des affaires Ă©trangères ripostait de manière belliqueuse : Â« On ne doit pas menacer une puissance nuclĂ©aire. Â»
 

La dialectique Est-Ouest sert bien à quelqu’un…

 
Dernier Ă©lĂ©ment de ce sombre tableau : huit jours après l’empoisonnement du colonel Skripal, un ennemi rĂ©pertoriĂ© de Poutine, Nikolai Glushkov, 68 ans, bras droit d’un oligarque russe aujourd’hui dĂ©cĂ©dĂ©, Boris Berezovsky, a Ă©tĂ© retrouvĂ© mort chez lui lundi dernier. Avec des marques de strangulation, a indiquĂ© un mĂ©dia russe.
 
VoilĂ  beaucoup de nouvelles sensationnelles, et une idĂ©e qui s’est fermement implantĂ©e dans l’esprit du public : la Guerre froide est de retour, l’Est et l’Ouest sont Ă  couteaux tirĂ©s, après quoi on n’a plus qu’à choisir son camp. Une dialectique qui a eu cours, au fond, pendant les annĂ©es de la vraie Guerre froide oĂą l’on vivait sous la menace de l’attaque nuclĂ©aire russe – tandis qu’en coulisses, les capitalistes de l’Occident s’arrangeaient fort bien avec les communistes de l’autre cĂ´tĂ© des rideaux de fer et de bambou, et pas seulement sur le plan commercial.
 
Cette politique des deux blocs et de la peur entretenue a abouti à une mise en place facilitée du mondialisme. Un peu plus de liberté à l’Est, de moins en moins à l’Ouest où le socialisme et la pensée unique continuent de s’imposer.
 
Est-ce un mĂŞme scĂ©nario qui se rejoue ? Ou autre chose ? Ce qui est sĂ»r, c’est que cette dialectique n’est pas inĂ©dite, et que d’un cĂ´tĂ© comme de l’autre, et mĂŞme au-delĂ , on peut avoir intĂ©rĂŞt Ă  ce que le monde s’échauffe.
 

Anne Dolhein