Rapport de Reporters sans frontières : qui menace vraiment la liberté de la presse ? Les algorithmes et la publicité !

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La carte de la liberté de la presse dans le monde, établie par Reporters sans frontières le 26 avril 2017.


 
Selon le dernier rapport de Reporters sans frontières, la liberté de la presse régresse partout dans le monde. A cause de Trump, Poutine et Erdogan ? Ou à cause de la publicité qui fait les budgets des médias et la censure exercée par les grands réseaux informatiques et leurs algorithmes ?
 
L’ONG Reporters sans frontières s’est fait une spécialité de défendre la liberté de la presse dans le monde, et selon son rapport annuel celle-ci connaîtrait une situation « difficile » ou « très grave » dans 72 pays (sur 180 recensés), dont la Chine, la Russie, l’Inde, presque tous les pays du Moyen-Orient, d’Asie centrale et d’Amérique centrale, ainsi que les deux tiers des pays d’Afrique. La carte du monde dressée par RSF est envahie de rouge (« difficile ») et de noir (« très grave »).
 

Le rapport de Reporters sans frontières dénonce le populisme

 
Selon Reporter sans frontières, la presse ne serait libre que dans une cinquantaine de pays – en Amérique Nord, Europe, Australie et sud de l’Afrique. Et l’association s’inquiète d’un « risque de grand basculement » de la situation de la liberté de la presse, « dans les pays démocratiques importants ».
Quel en serait la cause, selon le rapport ? Le populisme : « L’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux Etats-Unis et la campagne du Brexit au Royaume-Uni ont offert une caisse de résonance au « médias bashing » et aux fausses nouvelles », déplore Reporter sans frontières. La situation en France l’inquiète pour des raisons semblables. Elle y dénonce un « climat violent et délétère », marqué par des attaques verbales contre « les médias menteurs » lors d’une campagne présidentielle « où il devient normal d’insulter les journalistes, de les faire siffler et huer lors de meetings ».
 

La menace explicite des dictatures sur la liberté de la presse

Parmi les autres mauvais élèves dénoncés figurent la Pologne (54e), qui « étrangle financièrement » la presse indépendante d’opposition, la Hongrie (71e) de Viktor Orban. La Russie de Vladimir Poutine (148e) reste elle aussi ancrée dans le bas du classement. Le résultat est d’une clarté lumineuse : tout ce qui s’oppose peu ou prou à la forme occidentale du mondialisme se trouve condamné pour atteinte à la liberté de la presse. Ce résultat transcrit évidemment un vice de raisonnement.
 
Il n’est pas de mon intention de nier qu’un Poutine, un Erdogan, ou un John Magufuli en Tanzanie, sont modérément adeptes de la liberté de la presse, et je n’approuve pas qu’en Iran, au Bahreïn, au Turkménistan, en Corée du Nord ou même en Egypte les prisons soient pleines de journalistes. Je réprouve qu’on les fouette comme en Iran, et je me réjouis qu’on ait tué moins de reporters aux Philippines en 2016 qu’en 2015. Mais il me semble que le rapport de Reporters sans frontières confond un peu tout, et volontairement.
 

Une menace globale plus subtile contre toute liberté

 
Il y a d’un côté les dictatures affichées et violentes, de l’autre (les cinquante pays démocratiques), un totalitarisme plus moderne, masqué et non aversif. Les atteintes à la liberté de la presse ne sont pas les mêmes dans les deux groupes. Le knout, le peloton d’exécution et la prison règnent dans l’un. Dans l’autre les journalistes ne risquent pas leur vie, ils ne risquent que leur honneur, et la désinformation.
 
Ce qui menace la liberté de la presse en Occident, et qui n’est nullement montré dans le rapport, c’est la structure même des médias. Les médias dominants sont la propriété d’un certain nombre de ploutocrates qui déterminent cyniquement les limites de la liberté des journalistes. Et si d’autres entrepreneurs veulent faire entendre un autre (vraiment autre) son de cloche, ils en sont financièrement empêchés par le biais de la publicité, qui nourrit à quatre-vingt pour cent le budget des médias, et dont la répartition dépend d’un très petit nombre d’acheteurs d’espace, ploutocrates idéologues cooptés. Rien ne saurait passer au travers.

Contre la presse Internet, algorithmes et publicité

 
Reste Internet, ses entreprises différentes, ses petits budgets, ses buzz imprévisibles. C’est là qu’interviennent les chiens de garde des grands médias aux ordres (genre les décodeurs du Monde), qui dénoncent le « médias bashing », les « fake news » etc., ou encore les messages « nauséabonds », terrorisme, négationnisme, et justifient ainsi la censure. Celle-ci se met en route. Déjà la publicité décroit sur YouTube, pendant que Facebook revoit ses algorithmes et que Google lance une grande campagne pour changer les siens, de façon à chasser définitivement les fake news, et tous les indésirables.
 

Reporters sans frontière apporte sa tisane à la censure mondiale

 
De sorte que sans un mort, sans une fessée, sans un jour de prison, sans même un blâme se crée une prison de l’esprit d’où toute liberté de la presse sera chassée, où la pensée pourra s’endormir en silence. Ce système de censure ne présentera pas seulement l’avantage d’être indolore et donc de ne pas susciter de réaction dans le public (la violence produit des martyrs et des Samizdats) mais d’éliminer les petites censures nationales ou impériales au profit d’une seule censure globale, instrument régalien de la gouvernance mondiale. On aura des médias indépendants (des Etats) encadrée par une censure indépendante (des Etats). Le rapport de Reporters sans frontières y contribue. Tout à fait consciemment, à mon avis.
 

Pauline Mille